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De la drogue livrée en courrier A

De la drogue livrée en courrier A

“Happy-Olaf” semble unanimement apprécié. “Vraiment impossible de faire mieux! Marchandise au top! Envoi rapide! Vendeur sympa! Encore!” écrit un client avant de lui attribuer cinq étoiles. Comme 138 des 140 acheteurs ces trois derniers mois. Happy-Olaf est un marchand en ligne qui ne vend qu’un seul produit: de la cocaïne, en sachet de un, trois, dix, quinze ou même trente grammes. Pour son profil, il utilise une image du bonhomme de neige Olaf, le personnage du dessin animé “La Reine des Neiges”. Avec son slogan: “Let it snow! let it snow! let it snow!”

Happy-Olaf fait partie de la quinzaine de vendeurs suisses sur Dream Market, une plate-forme de vente en ligne similaire à eBay. Avec une différence de taille: ce site se trouve sur le Darknet, une partie cachée d’Internet. Pour y accéder, il faut installer un logiciel spécifique censé garantir l’anonymat de l’internaute. Une manipulation qui prend moins de dix minutes.

Le fait de trouver des drogues dures à portée de clic soulève une série de questions: à quel point ces sites de ventes sont-ils utilisés en Suisse? Qui achète, qui vend? Pourquoi certains se compliquent-ils la vie à aller chercher aux confins du Darknet de la drogue facilement accessible dans la rue? Et aussi: comment les autorités luttent-elles contre ce phénomène? Pour comprendre, nous avons interrogé en Suisse des consommateurs, des dealers, des enquêteurs et des scientifiques.

Les marchés illégaux sur le Darknet ont explosé ces cinq dernières années. En 2013, nous avions effectué des achats sur Silk Road, le précurseur en la matière. On y trouvait alors quelque 14’000 annonces. Aujourd’hui, Dream Market recense 118’000 produits: cartes de crédit volées, faux billets, logiciels de hacking, faux pulls Gucci, pilules d’ecstasy jaunes estampillées de la frimousse de Mickey et même un livre électronique intitulé “Les secrets de la supériorité mentale” vendu 0,000307 bitcoin, l’équivalent de 2 francs. Étrange bric-à-brac où se mêlent objets virtuels et réels, produits légaux et illégaux. Les limites sont fixées par les “conditions générales” du site: pas d’armes, pas de pédopornographie, pas de vidéos de meurtre. Ah oui, interdit aussi de proposer ses services de tueur à gages.

Première surprise: deux études récentes montrent que les vendeurs suisses sont très actifs. La Suisse fait partie, avec les Pays-Bas et le Royaume-Uni, des pays qui comptent le plus de dealers sur le Darknet par rapport à leur population. Des chercheurs de l’Université d’Oxford ont constitué une base de données contenant 1,4 million de transactions des cinq plus gros marchés. Une analyse de ces chiffres montre que, sur 52 pays, la Suisse figure au deuxième rang pour la cocaïne, au troisième pour le cannabis et en cinquième position pour les opiacés (comme l’héroïne).

Sur Dream Market, on trouve actuellement quelque 140 annonces pour des produits expédiés depuis la Suisse. Les vendeurs en font un argument de vente: pour les consommateurs suisses, cela signifie que la marchandise n’aura pas à traverser de frontière et risquer de faire l’objet d’un contrôle des douanes. La quasi-totalité des vendeurs suisses proposent des produits qui tombent sous le coup de la loi sur les stupéfiants: speed, crystal meth, marijuana, cocaïne, héroïne. “Swiss Flakes”, le plus actif, a été évalué plus de 2000 fois par les clients de Dream Market.

Quentin Rossy, professeur à l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne, a réalisé l’année dernière une analyse détaillée du plus important marché en ligne. Avec son collègue Ludovic Staehli, ils ont trouvé 52 vendeurs suisses dont certains très actifs: «Leur chiffre d’affaires peut aller jusqu’à 17 000 francs par mois.» Les cinq plus gros vendeurs accaparaient 60% du marché. Souvent, un même vendeur propose plusieurs sortes de drogues. «C’est une particularité du Darknet, observe Quentin Rossy. Dans le marché de rue, c’est beaucoup plus cloisonné.» Le scientifique souligne aussi que le Darknet, malgré sa croissance exponentielle, ne représente qu’une infime fraction – estimée à 1% – du trafic de drogue global.

À ce stade, une question subsiste: ces offres sont-elles réelles? La réponse se trouve dans trois enveloppes blanches posées sur notre bureau. Nos adresses ont été imprimées sur des étiquettes autocollantes. Sur les timbres courrier A, les tampons de la poste indiquent que les envois sont passés par Weinfelden (TG), Rickenbach bei Wil (TG) ainsi que par le centre de tri de Zürich-Mülligen. Quarante-huit heures plus tôt, nous avions mis dans notre panier virtuel trois substances de trois vendeurs différents: un gramme de cocaïne à 90 francs, un bonbon au LSD à 20 francs et dix comprimés de Xanax. Ce médicament est un anxiolytique qui provoque une dépendance psychique et physique et que certains consommateurs écrasent puis sniffent. En pharmacie, trente comprimés coûtent 9 francs seulement. Mais sur Dream Market, pas besoin d’ordonnance.

Pour le paiement, nous avons utilisé des bitcoins, une monnaie virtuelle qu’il est devenu très simple de se procurer anonymement. Nous avons choisi un distributeur installé dans un hôtel au centre-ville de Lausanne. Dans le lobby, une ancienne cabine téléphonique a été recyclée en automate à bitcoins. Il nous a suffi d’introduire dans la machine un billet de 100 francs pour recevoir en retour un ticket sur lequel figurait un code. Après avoir scanné ce dernier avec notre téléphone, nos bitcoins ont été versés dans notre porte-monnaie virtuel. Pour des versements ou des retraits qui ne dépassent pas 5000 francs, l’automate ne requiert aucune pièce d’identité.

Dans les enveloppes, la cocaïne et le LSD étaient emballés dans de petits sachets sous vide. Les comprimés Xanax se trouvaient dans un blister qui semble tout droit sorti d’une boîte du médicaments. L’expéditeur avait pris soin d’enrouler autour une feuille de papier d’aluminium elle-même placée dans trois enveloppes, façon poupées russes.

Pour notre test, nous avons à chaque fois opté pour les quantités minimales, puis nous avons confié les produits reçus à l’Institut romand de médecine légale qui les a analysés puis détruits. “Les produits correspondent à ce qui était annoncé”, constate Marc Augsburger, responsable de l’unité de toxicologie. Le bonbon, en apparence identique à ceux que l’on trouve en grandes surfaces, contenait 65 microgrammes de LSD, dans la fourchette habituelle pour ce genre de produits. La substance active du Xanax était bien présente et tout indique que les médicaments étaient des originaux. Quant à la cocaïne, elle affichait un taux de pureté de 58%. “Elle contenait des produits de coupe et se révèle très proche de ce que l’on trouve dans la rue, analyse le scientifique. Le fait qu’il n’y a pas tromperie sur la marchandie peut être vu comme une bonne nouvelle puisque l’acheteur sait ce qu’il consomme et que nous n’avons pas trouvé d’autres substances plus dangereuses encore. En revanche, il est extrêmement préoccupant de voir des produits illégaux et particulièrement nocifs pour la santé être aussi facilement accessibles.”

Bild von Marc Augsburger

Marc Augsburger

Responsable de l’unité de toxicologie à l’Institut romand de médecine légale

«Il est extrêmement préoccupant de voir des produits illégaux et particulièrement nocifs pour la santé être aussi facilement accessibles»

En Suisse romande, certains utilisent régulièrement le Darknet pour se procurer des substances illégales. Michael* a passé sa première commande il y a quatre ans. Du cannabis. Puis du LSD, de la MDMA et de la cocaïne. “Ça peut sembler paradoxal, mais pour moi le Darknet est un gage de sécurité, explique ce Vaudois aujourd’hui âgé d’une trentaine d’année et travaillant dans l’informatique. On peut voir les notes que les autres consommateurs donnent aux vendeurs et c’est très fiable. Beaucoup plus que d’acheter au hasard à un dealer dans la rue.” Et puis, le jeune homme se sent intouchable. “Pour moi le risque de se faire pincer est plus faible que dans la rue.”

La traque aux utilisateurs de ces marchés sur le Darknet est techniquement compliquée pour les autorités. Mais les choses sont peut-être en train de changer. On apprend aujourd’hui que des dizaines de procédures sont en cours en Suisse contre des vendeurs et des consommateurs. “Toute transaction en ligne, que ce soit sur le Darknet ou pas, laisse des traces. Bien davantage qu’une vente dans la rue. Et ces traces peuvent subsister longtemps”, souligne l’expert lausannois en sciences criminelles, Quentin Rossy.

Les vendeurs, qui encourent jusqu’à 3 ans de prison, ne semblent pourtant pas franchement inquiets. “Nous avons beaucoup investi pour préserver notre anonymat”, affirme le vendeur de cocaïne Happy-Olaf, dans un échange de messages cryptés. Selon ses affirmations, derrière ce pseudo se cacheraient plusieurs personnes. “Il est très important, même après plusieurs années d’activité, de rester aussi prudent qu’au premier jour. C’est lorsque l’on relâche sa vigilance ou que l’on se croit supérieur à la police qu’on risque de commettre des erreurs. Et il suffit d’une seule pour se faire pincer.”

Nos achats sur le Darkweb nous ont réservé une dernière surprise. Trois semaines après la drogue, une nouvelle lettre anonyme nous est parvenue. Son titre: “Frais pour Dream Market”. Les auteurs affirment être des hackers qui auraient pris le contrôle du compte d’un vendeur et découvert notre commande. Ils nous demandent de leur verser, dans un délai de six jours, 0,1 bitcoin – soit 800 francs – sur un porte-feuille électronique anonyme. Si nous ne faisons pas, ils menacent d’informer la police argovienne de notre commande et de la publier sur différents forums en ligne. Les prétendus pirates décrivent en détail ce qui pourrait suivre: “La police va perquisitionner ta maison. Ils confisqueront ton ordinateur et ton téléphone. Tu seras placé une semaine en détention, même s’ils ne trouvent rien chez toi.” Ce type de chantage, auquel nous n’avons pas cédé, est connu de la police argovienne qui affirme toutefois ne jamais avoir été confrontée à des cas concrets. Le dealer a quant à lui mystérieusement disparu de la plate-forme.

Une série d’enquêtes en Suisse contre des dealers sur le Darknet

L’été dernier, les autorités américaines et hollandaises ont réussi un tour de force: fermer deux des trois plus gros marchés du darknet: Alphabay et Hansa. L’opération a été soigneusement coordonnée. Le 20 juin 2017, la police hollandaise est parvenue à prendre le contrôle des serveurs de Hansa. Mais elle s’est bien gardée de mettre le site hors ligne: elle a simplement pris le contrôle des machines et a enregistré un maximum d’informations sur les utilisateurs, sans que ceux-ci s’en aperçoivent. Et pour augmenter ses chances de les identifier, elle a légèrement modifié le fonctionnement de la plate-forme. Un exemple, récemment raconté par les enquêteurs hollandais au magazine anglais « Wired »: les autorités ont discrètement désactivé une fonctionnalité qui effaçait automatiquement les métadonnées (et notamment les coordonnées GPS) des photos postées par les vendeurs.

Peu après que les Pays-Bas ont pris le contrôle de Hansa, le FBI a fermé l’autre plate-forme, Alphabay. De nombreux utilisateurs se sont alors tournés vers Hansa, permettant aux autorités hollandaises d’engranger davantage d’informations encore, avant de fermer définitivement cette seconde plate-forme.

Des centaines de personnes ont pu être identifiées. Parmi elles, 82 Suisses dont le profil a été communiqué à la police fédérale. “Vingt-deux cas concernent Alphabay et 60 sont liés à Hansa, détaille la porte-parole Lulzana Musliu. Nous avons ensuite transmis aux autorités de poursuites pénales des cantons qui sont compétentes pour ce type de délit.” Zurich, Argovie, Saint-Gall et Lucerne sont concernés. Plusieurs cantons nous ont confirmé avoir ouvert des enquêtes.

Le fait est rarissime: jusqu’ici la seule affaire connue – et toujours en cours – concernait trois cyberdealers dans le canton d’Argovie.





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