Accueil » People » Je donne donc je suis

Je donne donc je suis

Je donne donc je suis


Les suisses sont généreux. En 2016, ils avaient donné 1,76 milliard de francs à des œuvres de bienfaisance. La même année, 61 000 bénévoles avaient également offert 2,93 millions d’heures à la Croix Rouge, tandis que 5480 citoyens avaient donné 230 000 heures au réseau Caritas. Ce don de soi a même progressé de 14% en un an. Parmi les bénévoles de Caritas: deux tiers de femmes, et de plus en plus de jeunes particulièrement investis dans l’aide à l’intégration des migrants. «L’impact des associations humanitaires et des ONG ne serait pas le même sans le bénévolat, affirme Fabrice Boulé, responsable de la communication de Caritas Suisse. Il permet souvent d’aller au contact de ceux qui sont le plus en marge du système.»

D’ailleurs, ce besoin s’observe jusque chez les bébés. En 2015, Arte diffusait un documentaire intitulé Vers un monde altruiste, qui présentait diverses expériences comportementales menées sur de jeunes Allemands de moins de deux ans, placés en présence d’adultes aux bras trop chargés pour pouvoir ramasser un objet malencontreusement tombé au sol. Or chaque fois, les enfants abandonnaient séance tenante leurs activités ludiques pour aller prêter main-forte aux grandes personnes en difficulté, révélant un désir inné d’entraide. Il suffit de regarder les élans solidaires qui fleurissent un peu partout pour reprendre foi en l’espèce humaine…

L’économie du bonheur

Ici, des anonymes s’arment de leurs aiguilles pour tricoter plaids et écharpes aux sans-abri, grâce à l’initiative de l’association française «Une couverture pour l’hiver». Là, des femmes filent chez le coiffeur faire couper leurs longues mèches pour qu’elles permettent de fabriquer des perruques destinées aux malades en chimiothérapie, via le réseau Solid’hair. Ici encore un patron lyonnais vient de reverser à tous ses employés le 1,6 million d’euros de bénéfices annuels de sa petite entreprise automobile, selon l’idée que: «Si vous voulez pérenniser une entreprise, il faut savoir faire preuve d’empathie et d’altruisme»… Quand on ne voit pas des salariés décider eux-mêmes de reverser chaque mois 90% de leur salaire aux bonnes œuvres, selon le nouveau courant américain de «l’altruisme effectif». Lequel prétend que «s’acheter des choses superflues, c’est priver quelqu’un dans le monde», comme le résume Ronan Chatelier.

Alors que l’altruisme a longtemps été considéré par les économistes comme douteux et inadapté à la nature humaine, on voit maintenant un mouvement inverse

Le sociologue constate que «l’extrême générosité est devenue la valeur montante. Alors que l’altruisme a longtemps été considéré par les économistes comme douteux et inadapté à la nature humaine, on voit maintenant un mouvement inverse, avec l’économie du bonheur, et des penseurs idéalistes qui réfléchissent aux moyens de rendre le monde un peu plus juste. C’est ce que j’appelle l’idéologie du sympa: un désir de remettre du beau et du bon dans la société, pour prouver que toute action n’est pas régie par un calcul coût-bénéfice. Cette idéologie qui veut cultiver gentillesse, convivialité et spontanéité exerce d’autant plus un pouvoir d’attraction que notre société semble toujours plus anxiogène et chronophage.»

D’ailleurs le temps, si rare et donc précieux, est à présent un fort vecteur d’altruisme. Au travers du bénévolat, mais aussi via des initiatives neuves telles le don de jours de repos non pris, notamment en France où les salariés peuvent offrir leurs congés aux collègues quand ceux-ci sont appelés au chevet de proches malades ou dépendants…

Généreux, mais flambeur

Alors oui, l’homme moderne n’a jamais paru si généreux. Mais si flambeur, aussi. Rien que pour le dernier Black Friday – cette journée de soldes en plein novembre importée des Etats-Unis – les Français ont dépensé 910 millions d’euros en une journée (36% de plus que l’année dernière), les Britanniques 3,6 milliards, et les Allemands 1,2 milliard. Un parallèle important à faire puisque monde marchand et dons sont étroitement liés, selon le sociologue Alain Caillé, directeur de la revue du MAUSS et auteur de Anthropologie du don (Ed. La Découverte). «Depuis trois siècles, il existe une corrélation entre l’accroissement de la marchandise et le don spontané, affirme-t-il. Et plus le rapport social est soumis aux règles du marché, plus il y a une aspiration de l’individu à la purification par le don. D’un côté, on est radicalement efficaces en entreprise, où tous les coups sont permis, de l’autre on satisfait son désir de donner là où on peut, alors qu’on a de plus en plus de mal à s’inventer un destin collectif. D’ailleurs même les bonnes actions sont de plus individualistes, dans une sorte d’altruisme à la carte.»

Les dons dépendent aujourd’hui beaucoup du mode de communication et des réseaux sociaux, qui médiatisent surtout les actions individuelles

Un altruisme également versatile, qui passe souvent d’une cause à l’autre, au gré de l’actualité des réseaux sociaux, ce nouveau vecteur de générosité. Encore plus quand l’appel est lancé par une star… C’est ainsi que la «Love Army» créée par Jérôme Jarre (jeune célébrité des réseaux sociaux), une instance humanitaire dont les modes d’action laissent perplexes les ONG traditionnelles, a levé 1,5 million de dollars en deux jours, en faveur des réfugiés Rohingyas parqués dans un camp, au Bangladesh. Secret du succès de son opération: le soutien d’Omar Sy et de quelques youtubeurs… «Le phénomène des peoples impliqués dans les causes fait bondir l’altruisme, constate Ronan Chatelier. Dès qu’une star apparaît en sauveur de la planète, c’est aussitôt viral sur les réseaux sociaux. Mais quand les possibilités d’altruisme sont si infinies, il devient difficile de choisir qui soutenir, comme un puis sans fond. Avec un altruisme assez versatile.» Et cette dispersion des dons n’enchante pas les acteurs traditionnels. «Les dons dépendent aujourd’hui beaucoup du mode de communication et des réseaux sociaux, qui médiatisent surtout les actions individuelles, constate Fabrice Boulé. Le problème, avec celles-ci, c’est qu’il n’y a pas toujours de suivi, alors qu’il faudrait inscrire l’aide dans la durée.»

S’intéresser à l’autre

Dernièrement, une association d’aide aux sans-abri racontait d’ailleurs l’histoire d’un couple bon teint pensant bien faire en apportant un sapin de noël à un SDF, pour égayer son réveillon sur le trottoir. C’est toujours un don, diront les optimistes… Mais pour le philosophe Yannis Constantinidès (dernier ouvrage coécrit: En compagnie des robots, Ed. Premier Parallèle), «l’altruisme qui ne tient pas compte des besoins d’autrui n’est qu’un égoïsme sublimé. Car, comme l’écrivait Sénèque, le véritable don autorise la réciprocité. Pour donner sans arrière-pensée, il faut s’intéresser à l’autre, et ne pas souffrir d’un complexe du sauveur qui ne servirait qu’à racheter son âme.»

Le philosophe n’est pas tendre non plus avec «les discours sur l’obligation d’altruisme, au travers d’événements montés de toutes pièces.» Telles ces écoles de commerce qui inscrivent à présent dans leurs programmes d’éducation des missions humanitaires de quelques courtes semaines où l’on se demande qui sauve vraiment l’autre. Celui qui reçoit des bons samaritains venus l’alphabétiser à la chaîne, et doit en plus offrir son sourire exotique sur les selfies de ces apprentis missionnaires, ou celui qui pourra inscrire sa bonne action sur son CV pour frimer à l’entretien d’embauche… «Gare à ce que cet altruisme-là ne devienne pas la mesure d’ajustement d’un monde de plus en plus inégalitaire, une sorte de baume au cœur pour accepter l’insupportable, tout en préservant son petit confort», prévient Yannis Constantinidès.

Lire également: Agent philanthropique, un métier d’avenir

D’ailleurs pour Fabrice Boulé, «l’altruisme doit rester au centre de l’action de l’état, il est même inscrit dans notre constitution, ce que nous nous efforçons de rappeler constamment», souligne-t-il. Mais l’engagement spontané et individuel reste vital, selon lui. Et chaque geste compte. «A Côme, où Caritas est présent pour accueillir les migrants, une femme a par exemple mis sa villa sur les hauteurs du lac à la disposition des familles. Elle pourrait la louer une fortune, elle la prête, pour aider des familles à décrocher un avenir meilleur. Personnellement, je pense qu’il y a un profond désir d’humanisme dans l’individu.»





Retrouvez cet article sur : https://www.letemps.ch/societe/2017/12/29/donne-suis

A lire aussi:

Voir Aussi

«Liberté d’importuner»: Catherine Deneuve assume mais présente des excuses aux victimes

Catherine Deneuve, signataire vedette d’une tribune sur la «liberté d’importuner» à l’origine d’une polémique enflammée …