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La psychanalyse ne séduit plus les foules, et pourtant… 

La psychanalyse ne séduit plus les foules, et pourtant... 

Adieu Sigmund? Un siècle après la révolution de la théorie freudienne de l’inconscient, la psychanalyse ne séduit plus les foules. Parler des années sur un divan pour tenter d’aller mieux semble même exiger beaucoup trop d’efforts dans une époque où tout doit aller aussi vite qu’une connexion à haut débit.

Et pourtant, l’anxiété se porte toujours à merveille. Le business de la déprime est même devenu une véritable industrie que l’on nomme outre-Atlantique l’«économie de la transformation». Un marché colossal de guides de self-help (aide-toi) pleins de petites recettes et de coachs du mieux-être, qui cible majoritairement les femmes et représente, selon les statistiques, un chiffre d’affaires annuel de 11 milliards de dollars. Avec une progression de 5,5% par an…

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Vivres avec ses tripes

Car l’individu supporte toujours aussi mal sa vieille carcasse, mais rêve de solutions concrètes et rapides. «On veut guérir vite», constate la psychanalyste et philosophe Elsa Godart, dont le nouvel essai, La psychanalyse va-t-elle disparaître? Face à nos malaises: amis virtuels, crise de l’ego, hypersexe… (Ed. Albin Michel), paraît ces jours-ci. «On dénombre actuellement 400 thérapies, constate-t-elle, avec souvent une nécessité de rentabilité. Cette exigence s’accorde à une société hypermoderne de l’hyperhédonisme.» Et qui transpose son hyperconsumérisme sur le marché du mieux-être, faisant le jeu de coachs toujours plus farfelus.

Déprimé par les selfies d’amis sur les réseaux sociaux? Lucy Sheridan, «coach de comparaison» britannique, affirme soigner ce symptôme en apprenant à «aller de l’avant», afin de ne plus «détruire son sens de l’identité à cause du bronzage des autres sur Instagram». Et les clients affluent…

En Angleterre toujours, on peut également s’en remettre à un «coach de l’intestin», telle Eve Kalinik, qui clame que «la mauvaise santé intestinale produit de l’anxiété. Dans dix ans, nous serons effarés par la façon dont nous avons négligé nos tripes.» On peut même s’en remettre à des «coachs menstrues» du genre de Mandy Adams, qui enseigne à «prendre en charge son niveau d’énergie pour mieux se comprendre en tant que femme».

Désamour pour l’analyse

Freud affirmait modestement que le mieux que nous puissions espérer est un malheur ordinaire. Une sagesse viennoise bien inaudible à l’heure où l’idéal de bonheur est à l’empowerment et la «psychologie positive» qui propose des ateliers baptisés «Power Patate». Ce désamour pour la cure analytique, qui a pourtant su faire preuve de quelques résultats positifs en un siècle, au profit de ces recettes gadgets réside sans doute dans la crainte qu’elle inspire désormais. Car «la psychologie des profondeurs, écrit Elsa Godart dans son ouvrage, a été de chercher à comprendre comment nous fonctionnons intérieurement, psychiquement», et que cette recherche par le biais de la parole ne colle plus à une société de «l’image éphémère, qui est devenue un nouveau langage qui se substitue aux mots, et qui ne laisse que peu de place au sens, à l’interprétation».

L’époque, surenchérit celle qui s’est déjà penchée sur la problématique des nouveaux narcissismes virtuels dans son livre précédent (Je selfie donc je suis. Les métamorphoses du moi à l’ère du virtuel, Ed. Albin Michel), est à «l’instantanéisme, l’instant du clic. Nous grandissons dans une succession d’images sans scénario. Car l’on ne regarde pas un Snapchat comme on contemple La Joconde. La télé-réalité produit également une succession d’affects au détriment de la raison. Tandis que les posts que nous publions sur les réseaux sociaux sont lus par des centaines «d’amis», mais dans une altérité sans visage et sans écoute. Et le temps d’élaborer un discours se dissout dans cette quête de jouissance. Mais qu’en est-il du désir réel?»

Souffrir pour exister

Bref, les frustrations sont à leur comble, mais ce ne sont pas les nouveaux petits exercices de pleine conscience consistant à se focaliser sur l’ici et maintenant, dans une version ripolinée d’une vieille religion orientale, qui combleront les nouveaux malaises, prévient Elsa Godart la philosophe: «L’instant ne se saisit pas. Dans la pleine conscience, vous niez tout ce qui fait la densité de l’être humain, tout ce qui fonde son passé et son horizon, ses introspections et ses projets. En ce sens, la pleine conscience est le déni de l’inconscient.»

La psychanalyse va-t-elle disparaître? est donc un long plaidoyer pour le travail de l’analyse sur soi au travers du discours. Encore faut-il accepter l’inconfort dans un contemporain si douillet. «La psychanalyse demande du sacrifice, de la souffrance, de l’incertitude, dans un monde qui vient tuer le mystère et fait même de la mort une maladie curable. Il faut aussi accepter qu’il reste quelque chose dont nous ne pouvons pas guérir: de notre humanité. Car Dieu merci, on souffre encore! Ne plus souffrir, serait ne plus exister», poursuit la philosophe, qui liste dans son ouvrage quelques symptômes actuels pour mieux démontrer que la psy sait toujours y répondre. Reste que dans l’édition, les ouvrages de psychanalyse classiques continuent de se réduire comme peau de chagrin, terrassés par un rayon «développement personnel» glouton de cahiers d’exercices pratiques du type J’arrête de me prendre trop la tête

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Un psy et des coachs

Heureusement, constate Elsa Godart, l’individu moderne semble comprendre les limites des recettes toutes faites: «Contre les fake news et l’instantanéité de l’image, et tout ce prêt-à-penser, il est en train d’émerger quelque chose qui est de l’ordre d’une densité intellectuelle», affirme-t-elle.

Après tout, la quête de sens est universelle. Et on ne voit aucune raison qu’elle sombre parce qu’on a changé de millénaire… D’ailleurs, l’homme moderne peut se révéler beaucoup moins naïf que l’économie de la transformation l’envisage. Il peut même ressembler à Sébastien, quadra qui profite de tous les conforts du marché moderne du bien-être en consultant quatre spécialistes en même temps: «J’ai un coach sportif pour me maintenir en forme, un coach d’alcool pour modérer mon addiction, un coach professionnel pour m’aider à évoluer dans ma carrière et un psy freudien pour soigner mon âme, détaille-t-il. La psychanalyse reste quelque chose d’efficace et je n’ai pas besoin de gourous. Mais j’aime aussi obtenir des réponses à des problématiques concrètes. Grâce à eux, je suis très serein et je n’embête personne avec mes petits soucis.» Le rêve…

Elsa Godart, «La psychanalyse va-t-elle disparaître?», Ed. Albin Michel, 200 p.

 





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