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Les gilets jaunes illustrent-ils une nouvelle lutte des classes?

Les gilets jaunes illustrent-ils une nouvelle lutte des classes?

Depuis le 17 novembre dernier, la grogne populaire et inopinée de ceux qu’on surnomme les gilets jaunes n’a cessé de prendre de l’ampleur, s’installant dans le temps, dans tout le territoire, et transformant Paris en zone de guérillas urbaines. Au départ considéré comme un mouvement bon enfant, attirant les sourires et les propos condescendants, parfois les insultes des commentateurs et de certains politiques, on lui a ensuite accolé des étiquettes politiques le confondant avec un mouvement d’identitaires, d’extrême droite. Bien évidemment la « France d’en bas » ne peut être que facho. Il est insupportable pour « ceux d’en haut » que les « Français d’en bas » ces « sans voix » habitués à se taire, à ne pas broncher, à ne pas manifester puissent oser s’émanciper des corps intermédiaires et lever la voix allant jusqu’à demander la dissolution de l’assemblée nationale et la démission du président. Les arrestations à l’issue du 1er décembre témoignent d’une diversité de profils des manifestants, bien loin de personnes politisées, qui ne fait que renforcer le tableau d’une contestation populaire de gens qui, souvent, n’avaient jamais fait parler d’eux. Si l’on passe outre l’ultra droite, l’ultra gauche et les jeunes des quartiers qui profitent de l’aubaine, les gilets jaunes « radicalisés » sont des pères de famille, des citoyens lambdas qui n’auraient pas fait parler d’eux s’ils n’étaient pas venus manifester à Paris.

La sidération et l’effroi ont laissé la place à l’étonnement: certains gilets jaunes disent vouloir entrer samedi dans l’Elysée -la souveraineté du peuple se rappelle avec fracas à notre bon souvenir. On a trop longtemps ergoté sur la fracture entre les politiques et le peuple sans en comprendre ses tenants et ses aboutissants, continuant le même schéma électoral, rejetant un corps politique attiré par des votes extrêmes. Le mur est aujourd’hui devant nous, ces gens demandent des comptes et exigent de faire partie du jeu politique.

Le danger qui menace aujourd’hui est de tenter d’écraser ce mouvement social, et ses revendications, sous le feu médiatique des violences urbaines et de criminaliser cette partie de la population qui cherche à faire entendre un désespoir devenu colère. Notre démocratie ne peut sciemment se contenter d’un tel tour de passe-passe. Plus le temps passe, plus le risque de violences augmente, tout comme l’agrégation d’autres revendications ou de groupuscules cherchant à agir au prétexte d’un mouvement social plus large. C’est bien en effet à une profonde crise démocratique que nous assistons. Un réveil politique de gens qui ne se sentent plus considérés, ni pris en compte, aussi bien dans la sphère politique, qu’économique ou médiatique. Les mots d’ordre du mouvement des gilets jaunes en sont témoins. Partis de l’annonce de la hausse des carburants, ils sont maintenant protéiformes et ont en commun de relever du ras-le-bol fiscal, des cadeaux fiscaux faits à la « France d’en haut » et, plus loin, de l’adhésion au pacte républicain. En résumé, les gilets jaunes se sentent les cocus du village France.

Pour tous ceux qui connaissent ce qu’est devenue la vie en dehors des grandes villes de France, qui y passent encore un peu de temps, et pas seulement le week-end pour faire du tourisme, la colère de ces gilets jaunes est aisément compréhensible et justifiable, et on se demande même comment ils ont pu continuer d’être si sages jusque-là. Quelques visionnaires comme Christophe Guilluy ont analysé depuis longtemps la fracture qui s’est instaurée entre les territoires français, zones périurbaines et rurales d’un côté, et villes mondes de l’autre, redoublant la fracture sociale de classes qui ne se distinguent plus aujourd’hui seulement par leurs niveaux d’études, leurs professions, leurs revenus, leurs cultures, mais aussi par leur lieu d’habitation. Phénomène inédit et porteur de tensions croissantes, la métropolisation a chassé ces pauvres des centres urbains, offrant un entre-soi rassurant et une uniformisation de la société urbaine hyper-connectée, mondialisée, inscrite dans un tissu économique performant. La flambée immobilière des grandes villes s’est chargée d’éloigner tous ceux qui n’ont pas les moyens de s’y loger mais dont le marché de l’emploi les contraint à y travailler. Le citadin aux moyens limités s’est vu partir toujours plus loin, en grande banlieue, et jusque dans les zones péri-urbaines limitrophes d’autres départements. Il a suivi aussi le départ des industries dans des campagnes rurales comme la Mayenne ou la Bretagne. Il a appris à se débrouiller, devenant un « rat des champs », a pris un prêt bancaire sur trente ans, s’est équipé de deux voitures, a mis aux normes sa chaudière, a rénové sa maison pour qu’elle ne soit plus une passoire thermique. Il a tout fait pour conserver son emploi, tient le coup sur des journées aux amplitudes horaires dont il n’a qu’une maîtrise toute relative, trop dépendant des bouchons aux entrées des villes ou de la multiplicité des transports en commun qu’il emprunte. Il paye tous ses impôts sans broncher, quand bien même il voit les services publics se retirer les uns après les autres de son environnement proche. Ironie du sort, il dépense autant d’argent pour payer ses déplacements que ce que la banque lui a refusé pour acheter un bien immobilier en centre-ville.

Les rats des villes, quant à eux, emportés par un mouvement de fond bobo-écolo, ont commencé à prendre en grippe tous ces banlieusards venus polluer leur habitat, et gêner les piétons et cyclistes adeptes de circulation douce. Ils prônent les circuits courts et l’agriculture biologique, sans comprendre qu’il faut des gens habitant le rural pour les produire et les acheminer –et n’en étant pas à une contradiction près- détestent les pollueurs en bagnole mais raffolent des voyages en avion qui les emmènent loin de leurs villes-mondes, dans d’autres villes-mondes. Adeptes de la commande en ligne, ils contribuent à développer des zones logistiques en plein champ, éloignées de tout et augmentant le fret routier partout sur le territoire. Les grandes villes ont aussi trouvé un moyen imparable pour empêcher la venue de ces rats des champs: la piétonisation des centres-villes, assortie d’un droit d’entrée par la mise en place de parkings payants. Désormais, plus de sortie du week-end en ville, trop chère pour le rat des champs, et augmentation immédiate de son budget consacré à ses déplacements s’il a choisi de continuer à prendre les transports en commun. Les transports en commun, vus comme la panacée pour les rats des villes, relèvent souvent de l’enfer pour son compère rural ou banlieusard. Les retards et les annulations de train s’accumulent et mettent en péril ses déplacements quotidiens, qui dépendent d’un rodage parfait et concordant entre les différents moyens de transports qu’il utilise. Il abuse en effet bien souvent de différentes façons de voyager et les multiplie dans la même journée: bus, train, métro, RER. En Ile-de-France, il n’est pas rare de mettre deux heures à l’aller et au retour pour se rendre sur son lieu de travail. Trois minutes de retard de train suffisent au rat des champs ou de banlieue à lui faire manquer la correspondance qui devait l’acheminer à son travail. Sans parler de la province, où faut-il le rappeler, les chefs-lieux de préfecture ne sont pas tous raccordés à leur capitale régionale! Notre bon vieux pays jacobin a en effet développé les transports en pensant Paris au centre du monde. Il n’est donc pas rare de devoir repasser par Paris pour se rendre dans une autre ville de province, pourtant bien plus proche entre elles que de la capitale.

L’avenir de l’enfant du rat des champs est aussi compromis, puisque dépendant des moyens financiers de ses parents qui doivent lui louer un appartement en région, l’équiper, et bien souvent lui offrir une voiture s’ils veulent le revoir le week-end, du fait des difficultés de déplacement et du prix des transports en commun que nous avons évoqués plus haut.

La caricature qui est faite aujourd’hui de ces gilets jaunes, qui seraient des contempteurs de la voiture, rétifs à tout changement et refusant la cause écologique est insupportable pour ceux qui doivent assumer chaque jour pleinement le prix de leur mobilité et faire le dos rond devant des orientations politiques qui les étranglent.

Car il faut le dire, non contents de subir et d’assumer les conséquences d’une politique d’aménagement conduisant à une ségrégation spatiale, les habitants des campagnes, comme ceux des quartiers populaires, subissent également le mépris des gens des villes, apparentés aux élites de la société. Le véritable danger de la révolte des « gilets jaunes », c’est celui d’une convergence des luttes et de l’apparition d’une conscience de classe qui leur fait aujourd’hui défaut. La société libérale conduit à des jugements péremptoires et à des classements entre individus performatifs ou non, et la réussite sociale n’est considérée que comme le résultat de choix volontaires que font les individus. Si les habitants des banlieues sont depuis des décennies habitués à être déconsidérés, les habitants des campagnes découvrent le mépris des élites qui ne s’en cachent plus et qui les considèrent comme les mauvais perdants de la mondialisation. Leurs moindres revenus, la pénibilité de leur existence n’est que la résultante de leurs fautes personnelles et de leurs mauvais choix. Les citoyens des champs sont ainsi devenus la risée des gens des villes, les sans-dents, pauvres et pollueurs, accusés de porter en germe la fascisation du pays. Le mouvement des gilets jaunes n’est pas un épiphénomène. Il remet au goût du jour une lutte des classes dont on disait qu’elle n’existait plus. Il rend visible la fracture sociale qui touche la majorité des Français.

Personne ne croit à l’argument de la transition écologique pour justifier la hausse des carburants que continue d’opposer le gouvernement au mouvement des gilets jaunes. La prime à l’achat d’une voiture électrique apparaît provocatrice pour des gens qui terminent difficilement leurs fins de mois et qui ont à peine de quoi payer les réparations toujours très chères de véhicules anciens qu’ils gardent parce qu’ils y ont engagé trop de frais. Si de transition écologique il était question, nous aurions vu fleurir et depuis longtemps des alternatives aux déplacements en voiture: dessertes de transports en commun renforcées, couverture du territoire en pistes cyclables comme c’est le cas en Allemagne ou aux Pays-Bas. On aurait pensé à de nouvelles modalités du travail: télétravail, espaces de coworking, articulation des temps de vie. Si de transition écologique il était question, nous ne laisserions pas mourir notre petite agriculture et ne pourrions accepter qu’ un agriculteur se suicide tous les deux jours en France. Non, les habitants des campagnes et des banlieues ne sont pas responsables des politiques d’aménagement et de développement urbain qui ont été décidées par les dirigeants de ce pays et poursuivies depuis longtemps.

Le jeu dangereux du monde politique aujourd’hui est de vouloir refuser une écoute à ces gens ordinaires qui, il faut le dire, se sont tout à coup emparés de la question politique et y ont pris goût. On ne peut reprocher à des partis politiques, extrême droite et extrême gauche, de tenter de représenter d’une manière ou d’une autre ce corps politique et le porter, et de soutenir ces manifestations. Le dissensus est le propre de la démocratie et la politique un combat par des moyens légaux.

À quoi veut-on aboutir? À un peuple coupé de ses représentants politiques et médiatiques: cela ne peut aboutir qu’à la radicalisation politique de ce mouvement, risquant le réveil d’une conscience de classe englobant les travailleurs pauvres et les classes moyennes de ce pays, entraînés dans un même mouvement d’appauvrissement. Réveillons-nous. Il ne s’agit pas là de la question des marges de la société française mais de la majorité de sa population. Les élites urbaines ne représentent qu’une faible part en proportion démographique dans notre pays. C’est ainsi qu’on peut comprendre la demande de dissolution de l’Assemblée nationale de la part d’une population qui ne s’y sent plus représentée. Bien au-delà de la question des partis politiques, les gilets jaunes ont compris que la logique politique et économique poursuivie ne les inclut plus dans la feuille de route. Ils refusent d’être les perdants, économiquement et culturellement, de la mondialisation. Il s’agit bien là d’une crise politique majeure qui met en danger notre contrat social et qui le minera pour longtemps.





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