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Philippe Gex, un vin d’honneur

Philippe Gex, un vin d’honneur

Il possède un vrai talent pour conter des histoires. Pour ce faire, il invite en son carnotzet, sert un verre de chasselas, cépage qui occupe plus de la moitié de son domaine de la Pierre Latine, à Yvorne. Senteur de fruits blancs, un peu anisée, très minérale. L’œil plisse, le nez frémit, les lèvres pétillent.

Des rencontres incongrues

Philippe Gex raconte: «J’étais alors syndic d’Yvorne, un jeune cadre d’une banque vaudoise vient me parler d’argent et de placement en me prenant un peu de haut, comme si j’étais un paysan mal léché. Arrive avec bâtons et sacs à dos un couple de marcheurs suisses-alémaniques, des fidèles clients. Mon banquier continue à vendre sa marchandise sur un ton qui déplaît également fortement à mon client, qui se permet de le lui dire. «Qui êtes-vous pour me donner la leçon?» demande le banquier. «Je suis Hans Meyer, le président de la Banque nationale suisse», a répondu mon client. L’autre s’est décomposé. Le vin permet ce genre de rencontres assez improbables et drôles.»

Un autre jour, la cave accueille un ministre vaudois de l’Economie et des sports ainsi que des personnels de la voirie quelque peu impressionnés de trinquer avec un élu. «Le vin, c’est le partage du même plaisir, on est ensemble qui que l’on soit, un point c’est tout», résume Philippe Gex. Surgit alors un homme à la forte voix qui entrouvre la porte et lance: «J’ai des abricots de mon jardin dans le coffre, t’en veux?» Cinq minutes plus tard, Pascal Couchepin, panier à la main, verre dans l’autre, engageait la conversation avec un employé communal.

Vente à un ami

Philippe Gex a racheté en 1987 les vignes de son père. Lui ne produisait pas de vin mais vendait son raisin à la coopérative d’Yvorne. Le fils a vite fait fructifier l’affaire. Il produit aujourd’hui 100 000 bouteilles par an et est l’heureux propriétaire de 15 hectares, dont 6,5 à Yvorne et 2,6 au Clos du Crosex Grillé à Aigle. «Etait» propriétaire serait plus exact. Car il vient de vendre son domaine à André Hoffmann, descendant des fondateurs du groupe pharmaceutique bâlois Roche.

«C’est avant tout un ami», indique Philippe. Qui continuera cependant à exploiter ses vignes en qualité de salarié avec son complice vigneron, Bernard Cavé, l’œnologue des vins de la Pierre Latine, dans sa cave à Aigle. «C’est un compromis idéal, je poursuis mon activité et je pérennise la vigne en la remettant entre de très bonnes mains», se félicite Philippe. Il a une seule fille, peu intéressée par le vin. «Quant à mon gendre, il ne boit pas et ne fume pas. Il a toutes les qualités que je déteste et aucun vice que j’adore», ironise Philippe.

«Une histoire de fidélité»

Enfant, il se rêvait pilote d’avion, mais un mal de l’air tenace a été très tôt diagnostiqué. Ce sera donc l’apprentissage à l’Ecole d’agriculture et de viticulture de Marcelin-sur-Morges. Puis celle d’œnologie de Changins, et une formation de pépiniériste. Philippe Gex fête ses 20 ans aux Etats-Unis, en Californie, espace de tous les rêves, de la ruée vers l’or, de la beat generation, du cinéma, de la Silicon Valley, mais aussi et surtout du vin. C’est très formateur.

La saveur autant que la gestion et le développement figurent au cursus. Au retour, il convainc son père de lui céder sa parcelle d’Yvorne. Recrute une dizaine d’employés qui se dispersent sur les terrasses du vaste coteau. C’est là qu’il porte à son sommet le chasselas. Une clientèle privée ainsi que la grande hôtellerie de Montreux, Lausanne et Genève prennent commande. L’Hôtel de Ville de Crissier aussi. Benoît Violier était son ami, Franck Giovannini le devient. «Le vin, insiste-t-il, est avant tout une histoire de fidélité.»

Agriculture biodynamique

Un jour, son regard accroche sur Aigle un olympe de pierres et de roches, trésor de caillasses posé sur un étrange amphithéâtre. C’est le Clos du Crosex Grillé (autrement dit «combe de feu, piège à soleil, rôtissoire», dixit le dépliant du domaine). Suzann Churchill, de la dynastie de Sir Winston, mariée avec un Cuénod, va en être la copropriétaire jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Winston Churchill lui-même se rendit au Clos du Crosex Grillé en 1946.

Philippe Gex, avec son ami Bernard Cavé, incarne aujourd’hui le renouveau de ce domaine de 2,2 ha de vignobles avec la sainte trilogie Clos du Crosex Grillé Aigle Grand Cru. L’homme est resté simple et avant tout jovial. Il se lança non pas dans la politique, car il n’aime guère cela, mais se revendiqua «chef de village», autrement dit syndic. Il a par ailleurs été intronisé gouverneur de la Confrérie du Guillon (qui promeut la vigne et le vin vaudois) et a animé de 2001 à 2012 les 14 ressats annuels au château de Chillon.

Il s’est engagé à œuvrer encore au moins cinq ans sur le domaine qui fut si longtemps le sien et va continuer à accueillir la clientèle dans son carnotzet. André Hoffmann, qui est vice-président du WWF International et est très soucieux des questions environnementales, a prévu de produire sur 4 hectares un vin selon les principes de l’agriculture biodynamique. Une promesse de bons soins pour Philippe Gex, qui chérit tant sa terre.


Profil

1958: Naissance à Yvorne.

1987: Rachat des vignes à son père, mariage.

2001: Syndic d’Yvorne et gouverneur de la Confrérie du Guillon.

2017: Cession du domaine de la Pierre Latine à André Hoffmann.





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