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Que vaut le « Mowgli » d’Andy Serkis sur Netflix

Que vaut le "Mowgli" d

CINÉMA- Quand en 2014, Andy Serkis s’est lancé dans le projet ambitieux d’une nouvelle adaptation du Livre de la jungle -célèbre recueil de nouvelles de Rudyard Kipling publié en 1894- il n’imaginait probablement pas y passer tant d’années.

C’était sans compter les aléas de la production, qui a vu son film devancé en 2016 par « Le Livre de la jungle » oscarisé de Jon Favreau, remake live action du classique d’animation Disney de 1967. Après de multiples reports orchestrés par la Warner et un rachat surprise par Netflix -qui le prive au passage des salles obscures et de la 3D- c’est finalement ce 7 décembre 2018 que « Mowgli: la légende de la jungle » se dévoile au grand public sur la plateforme de streaming. Mieux vaut tard que jamais.

Dans ce ballet -lucratif- d’adaptations, « Mowgli: la légende de la jungle » s’offre un solo. Oubliez vos souvenirs d’enfance et taisez la rengaine « Il en faut peu pour être heureux ». Pour son premier long-métrage, Andy Serkis nous enfonce dans la jungle de l’Inde, où l’enfant élevé par les loups explore ses recoins les plus sombres.

Si l’audace de la réalisation doit être soulignée, elle porte avec elle deux écueils majeurs.

Attention spoilers: cette critique dévoile certaines séquences du film.

La forme au détriment du fond

Netflix

Pour donner vie aux animaux familiers du Livre de la jungle -et peut-être se distinguer de son concurrent, chevillé aux images de synthèse- Andy Serkis a misé sur la technique de capture de mouvements. Un choix peu surprenant quand on connaît l’attachement du réalisateur aux nouvelles technologies cinématographiques, et qui s’est lui-même illustré dans des rôles captivants impliquant la motion capture par le passé (Gollum dans« Le Seigneur des Anneaux » ou César dans « La Planète des Singes »).

Une initiative qui laisse également une plus grande place au jeu d’acteur, plus seulement limité à l’intonation de la voix, mais impliqué corporellement. Et au vu du casting 5 étoiles réuni autour du projet, il serait en effet dommage de se priver de le mettre en valeur: Andy Serkis lui-même (l’ours Baloo), mais aussi Christian Bale (la panthère Bagheera), Benedict Cumberbatch (le tigre Shere-Khan), Cate Blanchett (le serpent Kaa), Peter Mullan (le loup Aleka), Naomie Harris (la louve Nisha) ou Tom Hollander (la hyène Tabaqui) s’activent autour du jeune Rohan Chand, qui livre une performance intense pour un enfant de dix ans -à l’époque du tournage- dans le rôle titre.

La caméra de Serkis, souvent resserrée sur les visages des différents protagonistes, se veut vectrice d’émotions. Une noble intention, qui s’avère traître en définitive: de plus près, on remarque que -si elle n’a pas lésiné sur les effets spéciaux (raison pour laquelle la sortie du film a été décalée à l’origine)- l’équipe de post-production n’a pas mis toutes ses créations à la même enseigne. Kate Erbland, journaliste d’IndieWire, souligne ainsi le faible effort consacré à l’apparence des loups, qui apparaissent beaucoup moins travaillés que leurs congénères Baloo et Bagheera. Un manque de précision tel qu’il peut parfois devenir une distraction.

« Mowgli » via Netflix

Parfois irrégulier sur la forme, « Mowgli: La légende de la jungle » l’est surtout sur le fond. Si certains plans d’ouverture forcent l’admiration, travailler l’introduction ne suffit pas à accrocher durablement le spectateur, dont l’attention risque d’aller decrescendo au fur et à mesure du film. C’est là la faiblesse du scénario de Callie Kloves: une inégalité de rythme et d’investissement selon le monde qu’il illustre.

Si la première partie, au cœur de la jungle, est prenante, le passage de Mowgli parmi les hommes est beaucoup plus laborieux. Comment l’enfant peut-il apparaître tiraillé entre les mondes « sauvage » et « civilisé », quand le village à la sortie de la jungle laisse autant de marbre que cette dernière fascine? Les figures humaines, à l’exception du garçon, sont insipides et manichéennes (la femme y est douce et l’homme, violent) et sont finalement les dommages collatéraux d’un long-métrage qui a trop de héros.

La noirceur au détriment des jeunes audiences

« Mowgli » via Netflix

La première fois que l’on aperçoit Mowgli, le bambin est recouvert du sang de ses parents, violemment dévorés par le tigre Shere Khan. Par cette image forte, Andy Serkis plante le décor: la jungle dans laquelle il nous plonge est hostile, davantage sale et humide -et donc réaliste- que celle dépeinte dans les autres versions. Elle n’épargne personne, et surtout pas le spectateur: les crocs, griffes et armes humaines sont de sortie, les larmes et le sang coulent, le danger rôde et la mort frappe.

La jungle devient le théâtre d’affrontements violents entre des protagonistes balafrés et éclopés. La fameuse « Loi de la jungle » y est appliquée dans son sens littéral (à travers les enseignements d’un Baloo autoritaire et colérique), comme dérivé (soit la loi du plus fort). Dans sa critique pour Rolling Stone, David Fear souligne justement l’ambiance « tuer ou être tué » qui règne tout au long de l’intrigue, transformant cette dernière en véritable récit de survie.

« Mowgli » via Netflix

Ce tournant de noirceur est également amorcé dans la personnalité de Mowgli. Le film n’hésite pas à explorer la dualité, et la singulière maturité de l’enfant. De part et d’autre du garçon, les animaux et les hommes sont sources de déception: ils abandonnent, rejettent, trahissent, tuent. Ils présentent des failles que n’ont pas forcément les personnages lisses passés sous le rouleau-compresseur Disney, ce qui complexifie davantage la réflexion identitaire de l’orphelin.

Mi-homme, mi-loup dans les autres versions, Mowgli n’est « ni homme, ni loup » dans celle d’Andy Serkis. Entouré, il semble toujours forcé à la solitude de ses retranchements, jamais pleinement accepté dans l’une ou l’autre des communautés, et ce malgré ses efforts remarquables. Il demeure un paria, à qui l’on piétine toujours le faible sentiment d’appartenance, attisant en lui une colère grandissante.

Dans le Washington Post,Michael O’Sullivan estime que ce qui distingue cette adaptation du Livre de la Jungle des autres sont « ses contradictions morales »:

« Mowgli » via Netflix

Mais à l’image de son héros, « Mowgli: La légende de la jungle » peine à trouver sa place parmi le paysage cinématographique. Comme le rapporte IndieWire, le film est « trop sombre pour les enfants » (il est d’ailleurs labellisé PG-13 aux États-Unis, soit interdit aux moins de 13 ans), mais « trop insipide pour les adultes » et ne trouve ainsi jamais son juste milieu parmi ses factions. Dans sa critique pour Vulture, Bilge Ebiri le décrit finalement comme un « l’adolescent rebelle, un peu gothique, du clan des remakes de Kipling ».

Verdict

Plus abrasive que les versions de Disney, l’adaptation d’Andy Serkis semble déjà victime d’une lassitude générale. Elle souffre également de son inévitable comparaison au « Livre de la jungle » oscarisé. Mais le « Mowgli » de Netflix a tout de même une réelle plus-value. Son angle davantage dramatique et proche de l’objetlittéraire vaut le détour.

Cette neuvième adaptation était-elle cependant indispensable? Non, assurément. Mais n’est-ce pas au final le problème des initiatives dérivées d’œuvres déjà existantes?





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