Accueil » Actualité » Vie privée des politiciens: «les scandales servent à définir ce qui est acceptable»

Vie privée des politiciens: «les scandales servent à définir ce qui est acceptable»

La notion de sphère privée se déplace. C’est le constat de chercheurs zurichois qui se sont penchés sur la couverture médiatique de la politique au cours des cinquante dernières années en Suisse. La vie intime des élus prend davantage de place dans l’espace public, que ce soit pour des faits anecdotiques – la coloration ratée de Doris Leuthard ou le canapé ringard d’Ignazio Cassis – ou pour des écarts de conduite – Yannick Buttet accusé de harcèlement, Geri Müller épinglé pour ses selfies nus, ou encore Christophe Darbellay et son enfant adultérin.

Lire aussi notre éditorial: Vie privée et vertu publique

Cette tendance tient à la conjonction de plusieurs facteurs: la «boulevardisation» de la presse, la perte d’influence des partis mais aussi la montée de la droite populiste. Les explications de Linards Udris, chercheur en communication à l’Institut de recherche sur la vie publique et la société de l’Université de Zurich, coauteur de Growing Intimacy in the Public Sphere («Intimité croissante dans la sphère publique», une étude financée par le Fonds national suisse, à paraître).

Le Temps: Pourquoi s’intéresser à la couverture médiatique de la vie des élus?

Linards Udris: L’intérêt croissant pour la vie privée des politiciens est un phénomène récent que tout un chacun peut percevoir, mais il n’existait pas d’étude solide et empirique en Suisse sur le sujet. Notre recherche comble ce manque. Nous avons épluché près de 2800 articles parus en version imprimée ou sur internet entre 1957 et 2016, et constaté une augmentation constante des contributions qui relèvent d’une personnalisation de la vie des élus.

Qu’entendez-vous par «personnalisation»?

Nous distinguons deux niveaux d’intimité. Il y a d’un côté tout ce qui touche à la personnalité et à l’authenticité de l’individu: quels sont les traits de caractère d’un politicien? Pense-t-il ce qu’il dit? Est-il sincère? Ces questions ont clairement pris de l’ampleur dans le traitement médiatique au cours des dernières décennies. Et d’un autre côté, il y a ce qui relève du noyau dur de la vie privée – la sexualité, le mariage, les enfants – qui prend aussi de l’importance, mais reste globalement encore peu présent dans les médias suisses, en comparaison avec la couverture de la politique aux Etats-Unis, en Angleterre ou dans les pays voisins.

Comment expliquer cette pudeur helvétique?

La presse de boulevard a fait une arrivée plus tardive dans notre pays. En outre, du point de vue juridique, la notion de sphère privée est plus stricte en Suisse que dans les pays voisins.

Mais vous observez un changement de cette culture politique.

Oui, l’affaire Yannick Buttet peut être emblématique de ce changement de sensibilité. On voit soudain le comportement sexuel d’un élu discuté au niveau national, ce qui est inhabituel en Suisse.

Ce n’est pas arrivé subitement…

Non, c’est le résultat d’un contexte international favorable à l’émergence du thème du harcèlement sexuel dans la sphère publique, avec une succession d’affaires. Pour ne prendre que les exemples les plus marquants, il y a eu Dominique Strauss-Kahn, accusé en 2012 de tentative de viol par une femme de chambre du Sofitel à New York. Puis les propos outranciers de Donald Trump sur les femmes, qui ont conduit à des marches pour les droits des femmes dans les rues des plusieurs villes, aux Etats-Unis et en Europe, y compris en Suisse. Et bien sûr, l’affaire Weinstein.

Cette affaire aurait-elle pu éclater il y a dix ans?

J’en doute. Les grands scandales comme celui-ci sont le résultat d’un tournant sociétal qui remonte, à l’origine, aux révoltes des années 1960-1970. Les mouvements féministes ont contribué à faire émerger dans la sphère publique des thèmes autrefois perçus comme relevant de la sphère privée. Mais il a fallu plusieurs couches successives avant d’en arriver au débat actuel sur le harcèlement.

D’où vient l’intérêt du public pour la vie privée des politiciens?

En ce qui concerne l’intérêt pour le comportement privé légal des élus, il s’inscrit dans une tendance à l’individualisation de la société. On se fie moins aux organisations telles que les partis, et davantage aux individus. L’intérêt pour la vie privée des élus s’explique aussi par les mutations des médias, avec le recul des titres partisans et, en parallèle, l’émergence, dès 1959 en Suisse, de la presse de boulevard, puis de la presse gratuite. Il faut d’ailleurs relever que les journaux dépendent moins des partis politiques et davantage de logiques commerciales. C’est, enfin, l’influence des partis populistes, qui ont tendance à personnaliser les attaques envers leurs adversaires.

Quel impact sur la couverture de la vie politique?

Les journalistes s’attachent moins aux événements routiniers – conférence de presse, assemblées des partis – et davantage à ce qui pourra capter l’intérêt d’un large public. Les articles sur les campagnes de votation, par exemple, prennent une tonalité plus dramatique: il y a des héros, des perdants, des gagnants et une personnalisation des faits politiques. Le non à la réforme des retraites, par exemple, devient un échec personnel d’Alain Berset. Dans ce contexte, les arguments rationnels ont davantage de peine à percer.

Vous remarquez toutefois que les médias se montrent plus critiques que par le passé à l’égard des élus…

Oui, c’est indissociable du phénomène de professionnalisation de l’Assemblée fédérale. Les élus investissent davantage dans la communication et les relations publiques pour tenter d’influencer l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes. En réaction, les journalistes se montrent plus critiques à l’égard des personnalités politiques, dans un réflexe de protection: les médias doivent se démarquer et faire ressortir leur autonomie. Mais aussi dans le but de dramatiser la couverture de la politique.

La levée des tabous ne signifie pas pour autant la fin de la morale…

Au contraire. On assiste, en parallèle et à cause de cette exposition, à une moralisation de la vie politique. Les institutions traditionnelles qui définissaient jadis les normes sociales, comme l’Eglise ou la famille, s’effacent. En parallèle, les débats dans la sphère publique prennent le relais pour définir les cadres. Les scandales servent finalement à délimiter ce qui est acceptable ou non.

En exigeant des élus qu’ils soient exemplaires, risque-t-on de rendre la vie politique austère et inintéressante?

Je ne crois pas. On constate que la plupart du temps, même s’ils sont exposés, les écarts, sauf s’ils sont majeurs, n’aboutissent pas à une sanction.





Retrouvez cet article sur : https://www.letemps.ch/suisse/2017/12/28/vie-privee-politiciens-scandales-servent-definir-acceptable

A lire aussi:

Voir Aussi

Arolla est à nouveau coupé du monde

C’est la tempête. Par rafales, le vent d’ouest s’abat contre les habitations d’Arolla. «Ça souffle …