lundi , 22 avril 2019
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Abitibi-Témiscamingue: deux heures de route pour accoucher | LOUISE LEDUC



« Est-ce que je vais avoir le temps de me rendre à Amos ou vais-je accoucher dans l’auto ? »


Miranda Dessureault, qui habite à La Sarre, en Abitibi, est à 36 semaines de grossesse, mais elle n’accouchera pas à La Sarre comme prévu.


Depuis un mois, le département de natalité – où se faisaient jusqu’ici environ 200 accouchements par année – est fermé, faute d’infirmières en nombre suffisant.


Mme Dessureault devra donc accoucher à une heure ou une heure et quart de chez elle, à Amos ou à Rouyn.


« Toutes les femmes n’habitent pas à La Sarre même, relève Yves Dubé, maire de La Sarre. Certaines doivent maintenant parcourir jusqu’à deux heures de route pour accoucher à l’endroit le plus près de chez elles. Nous desservons un bassin de population de 23 000 femmes et nous avons présentement 134 femmes qui sont à plus de 20 semaines de grossesse. C’est inacceptable. »


Au début du mois de mars, une femme a accouché aux urgences, à La Sarre, parce qu’elle n’a pas eu le temps de se rendre à Amos ou à Rouyn.


Les femmes du nord du Québec ou de villages reculés de la Côte-Nord doivent depuis longtemps déménager quelque temps avant leur accouchement. À Rouyn et à Amos, des lits sont maintenant mis à la disposition des femmes de l’extérieur qui sont fortement encouragées à aller vivre quelque temps dans ces villes à la fin de leur grossesse.


Paul Brunet, président du Conseil pour la protection des malades, trouve que la fermeture de l’unité de natalité à La Sarre est dangereuse.


« La santé des femmes et des bébés est menacée. Faut-il vraiment attendre qu’un drame survienne, puis dire : « C’est donc bien triste… » »


Yves Desjardins, président-directeur général du centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l’Abitibi-Témiscamingue, assure que tout est fait [l’affichage de postes, notamment] pour que le département rouvre au plus vite à La Sarre.


Quand ? Ça, c’est une question difficile, dit-il. « Mais j’espère que ça se fera en moins de deux mois. »


Une population en colère


À La Sarre, une pétition réclamant la réouverture du département d’obstétrique a été signée par 4000 personnes et les assemblées de citoyens sont houleuses, dit le maire, Yves Dubé.


Des médecins et des infirmières ne cachent plus leur dépit et les citoyens de 24 à 34 ans, qui ne se mobilisent pas autant habituellement, sont furieux, enchaîne M. Dubé. « Nous étions la seule MRC en Abitibi à avoir un solde migratoire positif. Là, nos efforts sont saccagés par un manque de planification et d’efforts pour maintenir des services de proximité. »


Car un service de natalité qui ferme a le même effet qu’une école qui disparaît, dit-il : ça donne tout sauf le goût de s’installer quelque part.


La docteure Kim Beauregard-Lepage, qui est médecin de famille accoucheuse à l’Hôpital de La Sarre, se dit fâchée de la situation, « aussi bien à titre de citoyenne qui a la région à coeur que comme médecin de famille qui tente de rassurer ses patientes ».


Tout comme Mme Dessureault, la Dre Beauregard-Lepage explique que cela fait longtemps que l’on savait que l’on s’en allait tout droit vers ce mur.


La fermeture « aurait pu être évitée s’il y avait eu planification à long terme », dit-elle.


« Le climat de peur, la détérioration des conditions de travail, la surcharge de travail ont mené le personnel soignant à un nombre record de congés de maladie et de burnouts. »


Les infirmières sont nombreuses à choisir de réorienter leur carrière, poursuit-elle, ou à partir prématurément à la retraite, au bout du rouleau.


« On a demandé aux infirmières d’être des superfemmes flexibles et mobiles à outrance, dit aussi Nancy Moore, elle-même infirmière et vice-présidente du Syndicat interprofessionnel en soins de santé de l’Abitibi-Témiscamingue. On a obligé les infirmières à faire aussi bien de la chirurgie, de l’obstétrique, de la pédiatrie que de la médecine générale, alors que toutes ne sont pas à l’aise dans tout. »


Le maire Yves Dubé estime, lui, que sa ville paie pour la centralisation des dernières années, qui a réuni cinq hôpitaux dans une même mégastructure et « fait en sorte qu'[il n’y a] plus aucun cadre stratégique à La Sarre ».


Les personnes en autorité sont loin du plancher des vaches, résume-t-il.


« en mode réparation du réseau »


Yves Desjardins, PDG du CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue, admet qu’« en partie », la crise aurait pu être évitée. « On aurait pu recruter davantage », dit-il en entrevue, tout en rappelant que l’Abitibi-Témiscamingue a le taux de chômage le plus bas au Canada et qu’il est difficile de trouver du personnel.


Alexandre Lahaie, attaché de presse de la ministre de la Santé Danielle McCann, assure que le Ministère est conscient du problème et souhaite que « les femmes reçoivent les services dans la plus grande sécurité pour elles-mêmes et leurs enfants ».


De façon générale, dit M. Lahaie, « les réformes, ça fait mal » et « on est en mode réparation du réseau ».


Des Québécoises peuvent donner naissance à un enfant à la maison avec une sage-femme, mais quand l’accouchement se passe à l’hôpital, la présence de plusieurs professionnels est exigée. À l’Hôpital de La Sarre, il faut obligatoirement que deux infirmières soient présentes, de même qu’un médecin. Un anesthésiste doit aussi être disponible au besoin pour que le département d’obstétrique reste ouvert.


Les normes en matière d’accouchement sont telles, explique Yves Desjardins, du CISSS d’Abitibi-Témiscamingue, que l’obstétrique, à La Sarre comme ailleurs, est plus à risque que d’autres départements d’être touchée par les fermetures.


Notons que les normes varient d’un hôpital à l’autre.


Pendant ce temps, à Montréal


Pendant ce temps, à Montréal, si les lieux pour accoucher ne manquent pas, la bataille s’organise néanmoins à l’Hôpital de Lachine, dont le département de gynécologie sera fermé le 1er avril. Le docteur Paul Saba, qui travaille dans cet établissement, se prépare à s’adresser aux tribunaux pour combattre cette décision de centraliser les services à l’Hôpital de LaSalle. Les distances sont certes loin d’être abitibiennes dans la métropole, mais le problème d’accès est important pour les nombreuses femmes du coin qui ont un faible revenu, selon le Dr Saba. « Ce n’est pas tout le monde qui a une voiture ou assez d’argent pour prendre le taxi », dit-il. De son côté, l’Hôpital de LaSalle assure être pleinement en mesure de reprendre les quelque 700 femmes qui étaient suivies chaque année à l’Hôpital de Lachine.


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