vendredi , 25 septembre 2020
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Après le chaos et l’URSS, le nouveau diable Amish du télévangéliste Macron

La chemise sans cravate façon start-upper, les mains écartées sur son pupitre et le corps en avant comme le télévangéliste néolibéral qu’il a été en 2017, le président de la République s’apprête, devant un public conquis d’avance, à écraser une fois plus de son mépris celles et ceux qui n’embrassent pas avec enthousiasme les dessins que la classe bourgeoise conçoit pour les autres. Le lancement de la 5G est une étape essentielle pour toute une fraction de la classe dirigeante, une étape historique qui ne répond à aucune autre nécessité que celle d’offrir aux entreprises des télécommunications et à leurs actionnaires un relais de croissance.

Le petit parterre de chefs d’entreprise a-t-il été soulagé par la réaction du président face à l’opposition croissante au développement de la 5G dans le pays? Ou s’y attendaient-ils déjà? Certainement. Mais la sortie du chef de l’Etat a dû les ravir: non seulement elle valide la fuite en avant nommée 5G, et toutes les retombées financières qu’elle charrie, mais en plus elle apporte une charmante justification idéologique à de ce qui n’est finalement qu’un vulgaire business plan dépourvu de toute considération sociale, sanitaire et écologique, car c’est ainsi que fonctionne le capitalisme, n’en déplaise à ses chargés de communication.

 

 

Emmanuel Macron est venu rendre à ce relais de croissance (de dividendes) ce supplément d’âme qui manque tant aux développeurs de la 5G. Et si l’on a principalement retenu de sa sortie la référence drôle et exotique aux Amish –communauté nord-américaine dont on avait plus parlé en France depuis la sortie du thriller de Night Shyamalan en 2004– ce n’est pas le plus révélateur dans son propos.  

Macron est entre amis: les patrons de la French Tech ont massivement donné pour sa campagne de 2017, notamment lors de petits-déjeuners à Londres organisés par Albin Serviant, tête de pont du réseau londonien du patronat français des télécommunications. Il se sent soutenu, aimé, admiré, et c’est avec emphase qu’il aborde le sujet de la 5G: “La France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation” commence-t-il d’un ton résolu.

Qu’importe s’il claque le bec de sa Convention Citoyenne pour le Climat, sa réponse “démocratique” à la crise des gilets jaunes, des citoyens tirés au sort pour donner des préconisations écologiques suite au fiasco de la taxation du carburant et qui avait réclamé, à la fin de ses travaux en juin dernier, “un moratoire sur la mise en place de la 5G”.

Car l’Histoire n’attend pas. Le président, qui arbore le bronzage des gagnants de la mondialisation et le sens des certitudes écologiques de quelqu’un qui s’est éclaté en jet ski, n’a que faire de ces jérémiades: pour lui, tournant de la 5G=tournant de l’innovation donc il faut y aller. Pas de débat possible. Pourtant, dans toute l’histoire du débat économique, le terme d’“innovation” n’a jamais induit la fin de la discussion car c’est un terme lui-même sujet à débat: il y a une définition purement économique, introduite par Joseph Schumpeter au début du 20e siècle, qui revient à caractériser une nouveauté qui peut sortir le capitalisme d’une stagnation à venir –c’est le cas de la 5G, c’est vrai. Mais il y a aussi une définition sociale, qui est plus qualitative, et qui nomme innovation une nouveauté qui répond à un besoin et présente une amélioration. Par exemple, le jet ski pour tous les plagistes amateurs de sensations fortes et de je m’enfoutisme écologique.

Or, dans une enquête récente sur les consommateurs européens, Le Monde concluait que “L’utilité du réseau de téléphonie de nouvelle génération ne semble pas évidente aux yeux des consommateurs des pays où il est déjà disponible. Ils n’y voient pour le moment aucun usage nouveau ou indispensable.” Ce n’est pas le cas de Stéphane Richard, le PDG d’Orange, qui a déjà annoncé que les forfaits 5G seront forcément un peu plus chers, et qu’il faudra changer de smartphone. Lui et ses actionnaires ont donc besoin de la 5G, mais les consommateurs? Rien n’est moins sûr.

 

 

Macron est bien conscient que le monde n’est pas composé de PDG d’Orange et de jeunes cadres enchantés par la perspective de pouvoir commander du Uber Eat plus vite que leur ombre, livrés par des jeunes précaires que le moindre accident de la route ruinera plus vite que l’éclair. Aussi a-t-il décoché sa seconde flèche avec une particulière délectation: “Et j’entends beaucoup de voix qui s’élèvent, poursuit-il d’un ton navré, pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile: je ne crois pas au modèle Amish.”

Avant de parler des Amish, notons que le président introduit l’un des concepts favoris de la classe dominante sûre de son bon droit: la “complexité du monde contemporain”. Ce lieu commun selon lequel on vivrait dans un monde “de plus en plus complexe”, sous-entendu “de plus en plus difficile à comprendre”, c’est-à-dire en fait “impossible à saisir pour le Français moyen”. Bref, laissez faire les pros, que “jojo le gilet jaune” rentre chez lui.

Le monde est-il vraiment “de plus en plus complexe”? Il faudrait demander à un historien si l’Europe des guerres de religions, du commerce triangulaire et de la colonisation du monde pouvait s’appréhender avec un simple petit schéma. Toujours est-il que Macron dit à ses semblables, assemblés devant lui, qu’eux et lui savent bien que dans ce monde “complexe” la 5G a son rôle, alors que les demeurés qui pensent que le monde est binaire et basique pensent qu’elle est inutile voire nocive. Bref, ils veulent revenir à la “lampe à huile”. Ils veulent le Moyen Age. Ils veulent vivre dans une communauté Amish. Alors qu’on peut s’éclater en jet ski. Navrant.

Depuis plus de trente ans, c’est l’argument le plus vendeur du capitalisme néolibéral: c’est nous ou le chaos / L’URSS / La Corée du Nord. Avec la montée des aspirations écologistes, nouveau pan de la critique du capitalisme, le thème varie: la seule alternative au productivisme serait désormais le retour à la bougie, les pulls qui grattent et donc la lampe à huile.

Bien entendu, si le Président de la République avait eu face à lui des contradicteurs, il aurait été forcé d’être un peu plus sérieux. Car, on l’a vu, sa sortie n’est qu’un tissu de mensonges, d’exagérations et de caricatures mais qui prend les atours de la raison, du bon sens et de la vérité scientifique. C’est ce qu’on appelle une idéologie: une vision du monde sans grand rapport avec la réalité sensible et qui demeure en surplomb de celle-ci afin de préserver et d’étendre les intérêts d’un groupe. La classe bourgeoise se nourrit par exemple d’un ensemble de mots (“innovation”, “collaborateurs”, “complexité”…) et de mythes (“les riches ont pris des risques”, “le capitalisme peut être éthique” etc…) qui n’ont aucun lien avec la réalité vécue mais qui sont régulièrement utilisés par des journalistes, artistes et politiques qui, par aplomb et répétition, rendent crédibles et naturels ces mensonges.

 

 

Macron a cette fonction, en plus de celle d’appliquer des politiques favorables aux intérêts des plus riches: déployer son talent et son “aura” présidentielle pour masquer la réalité des rapports sociaux, des enjeux climatiques, de la violence sociale derrière un discours mensonger mais convainquant par imprégnation.

“Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler” déclarait-il sans complexe à passants en 2016, véhiculant le mythe selon lequel on obtient argent et prestige par un simple travail acharné –et l’idée selon laquelle porter un costard est quelque chose de désirable. “Je traverse la rue et je vous en trouve” avait-il déclaré à un jeune chômeur en 2018, validant le mythe selon lequel le chômage est d’abord lié au manque de volonté –et non au manque d’emploi.

La sortie sur les Amish n’est donc que la poursuite d’une mission idéologique qui passe par l’ironie et le mépris car Macron est un idéologue d’un genre particulier, en parfaite cohérence avec la violence sociale de son époque. Il n’est ni un orateur ni un pédagogue, il est un provocateur: mettant les rieurs de son côté, il défend sans complexe la classe sociale qui l’a portée aux nues en 2017, et qui demeure sa base électorale la plus fidèle. Il leur a offert la fin de l’ISF, les ordonnances travail et il leur servira la 5G sur un plateau d’argent, l’humour et le mépris en cadeau.

 

“La guerre des mots, combattre le discours politico-médiatique de la bourgeoisie” de Nicolas Framont et Selim Derkaoui, à paraître le 22 octobre, en savoir plus ici

 


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