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Avions de combat: la Suisse paie souvent plus que d’autres pays

Un FA-18 des forces aériennes de l’armée suisse au décollage sur l’aérodrome de Payerne. Keystone / Christian Brun

La Confédération tend à payer le prix fort pour acquérir des avions de chasse. Elle a par exemple consacré quasiment le même montant que la Finlande à l’achat de ses F/A-18, pour deux fois moins d’appareils. Mais les comparaisons internationales se heurtent à un écueil: on ignore presque toujours le contenu exact des paquets d’achat.

Ce contenu a été publié le 01 septembre 2020 – 10:34

Lors des votations du 27 septembre, les Suisses devront dire s’ils acceptent ou non l’acquisition de nouveaux avions de combat, pour laquelle la Confédération prévoit une enveloppe maximale de 6 milliards de francs. Les enjeux du scrutin sont détaillés dans l’article ci-dessous.

La flotte suisse d’avions de combat est-elle «surdimensionnée»? «Luxueuse», la dépense prévue pour la renouveler? Swissinfo.ch s’est intéressé à la taille des flottes, aux projets de remplacement d’avions de chasse et aux budgets qui y sont consacrés dans d’autres pays pour apporter un éclairage sur ces questions.

La Suisse possède-t-elle beaucoup d’avions de combat?

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Le rapport World Air Forces 2020 considère que la flotte suisse compte 46 avions de combat actifs, ce qui en ferait en nombre absolu la 43e mondiale. Si l’on prend en compte uniquement les 30 F/A-18 et que l’on exclut les F-5 Tiger -qui ne servent plus que pour «décharger les F/A-18 de tâches secondaires» d’après l’armée-, elle descend à la 51e place.

Toutefois, si l’on intègre la taille de l’espace aérien helvétique à l’équation, la Suisse rejoint le petit groupe des pays qui comptent le plus d’appareils par rapport à leur territoire. La Suisse dépasse par exemple l’Autriche, la Suède et la Finlande, des pays européens qui, comme elle, sont neutres et partenaires de l’OTAN sans en être membres.

Excessif pour les antimilitaristes, nécessaire pour les milieux de la défense

Est-ce beaucoup? L’interprétation des chiffres dépend de quel côté on se place. Dans un papier de position, le Parti socialiste (PS, gauche) estime que «les forces aériennes suisses actuelles sont complètement surdimensionnées en comparaison internationale». Favorable à une extension de la durée de vie des F/A-18 actuels, le PS souligne que la Suisse a plus d’avions de chasse qu’une vingtaine de pays européens, et que 12 n’en possèdent même pas.

«La Suisse a besoin de 8 à 12 avions légers pour la police aérienne, mais pas plus», renchérit Lewin Lempert, secrétaire politique au Groupement pour une Suisse sans armée (GSsA) -le mouvement antimilitariste à l’origine du référendum d’opposition.

De son côté Alexandre Vautravers, coordinateur du Master en sécurité de l’Université de Genève, juge «intellectuellement fallacieux» de dire que la Suisse possède trop d’avions. Les antimilitaristes «manquent d’informations sur les réalités stratégiques», a déclaré le spécialiste militaire à swissinfo.ch.

L’un des arguments avancés par la gauche est que les États qui ne possèdent pas d’avions de chasse assurent la sécurité de leur espace aérien avec des avions de surveillance et des hélicoptères moins chers -c’est le cas de l’Irlande et de la Macédoine du Nord-, ou achètent la sécurité de leur espace aérien à l’OTAN, à l’instar des trois États baltes ou de l’Islande.

Alexandre Vautravers rétorque que ces pays n’ont pour la plupart pas d’avions de combat faute de moyens. Et que le recours à une mission de l’OTAN pour assurer leur sécurité aérienne, «loin d’être gratuit», exige des contreparties. Ces pays doivent par exemple «envoyer des troupes un peu partout quand il le faut».

La RTS s’est penchée sur les différences qui existent entre les stratégies suisse et autrichienne en matière de sécurité aérienne dans un long format à lire ici.

La Suisse paie-t-elle plus cher pour ses avions de combat?

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Pour acquérir ses 34 F/A-18, la Suisse a déboursé «près de 3,5 milliards de francs, soit un peu plus de 4,1 milliards après ajustement pour l’inflation», indique la porte-parole d’Armasuisse Jacqueline Stampfli. Armasuisse estime les coûts d’exploitation au double des coûts d’acquisition. On peut en déduire que la flotte aura coûté au moins 12 milliards au cours de ses trente années de vie.

En Finlande (le seul de cinq pays européens contactés à avoir livré cette information à swissinfo.ch), la décision d’achat des 64 F/A-18 a été prise en 1992. Les coûts d’acquisition se sont élevés à environ 3,1 milliards d’euros, a indiqué le colonel Juha-Pekka Keränen, directeur du programme de remplacement de la flotte au sein des forces aériennes finlandaises.

Deux mises à niveau ont été faites pour environ 1 milliard d’euros, à quoi il faut ajouter des coûts d’exploitation et de maintenance «inférieurs à 200 millions d’euros par an», a-t-il ajouté. Ce qui signifie que la Finlande a quasiment payé le même prix que la Suisse, mais pour deux fois plus d’avions.

Plusieurs projets d’achat meilleur marché à l’étranger

Et à l’avenir, la Suisse semble toujours disposée à mettre davantage les moyens dans le renouvellement de sa flotte que d’autres pays. Le crédit plafonné à 6 milliards devrait permettre l’acquisition de 30 à 40 nouveaux appareils, au prix unitaire de 150 à 200 millions de francs, d’après Jacqueline Stampfli d’Armasuisse -le nombre exact dépendra du modèle qui sera choisi.

Plusieurs pays européens ont annoncé leur intention d’acquérir des F-35, l’un des modèles envisagés pour remplacer la flotte suisse, pour un prix inférieur à celui prévu par la Confédération. La Belgique, par exemple, compte se doter de 34 F-35 pour environ 4 milliards d’euros (4,3 milliards de francs, soit un prix unitaire de 126,5 millions), a rapporté la Neue Zürcher Zeitung fin 2018. «Ce prix comprend aussi la formation des pilotes, les bâtiments logistiques tels que les hangars et l’entretien des avions de chasse jusqu’en 2030», précise l’article.

On peut encore évoquer le Danemark qui, d’après Defense News, prévoit d’acheter 27 F-35 pour 2,9 milliards de francs (soit 107 millions par avion); la Pologne, qui a signé en début d’année un contrat pour 32 F-35 au prix unitaire de 144 millions de dollars (131 millions de francs) d’après le Spiegel; ou encore la Grèce, où le projet d’achat porte sur 24 F-35 pour 3 milliards de dollars (125 millions par avion). Selon Keep Talking Greece, le prix comprend également l’infrastructure, l’armement de 82 F-16 et l’achat éventuel de navires de guerre et de matériel de guerre.

Pour remplacer sa flotte actuelle de 62 appareils, la Finlande prévoit quant à elle un budget d’acquisition plus conséquent que la Suisse: 10 milliards d’euros au maximum (un peu moins de 11 milliards de francs suisses) pourront y être consacrés, d’après le colonel Keränen.

Le grand secret du contenu des paquets d’achat

Les experts militaires mettent cependant en garde contre des conclusions qu’ils jugent simplistes. Lors d’une conférence de presse au printemps, le secrétaire à la Défense pour le projet d’approvisionnement d’Air 2030 Christian Catrina a souligné qu’il n’était pas pertinent de comparer les coûts d’acquisition en Suisse avec ceux d’autres pays.

Lors d’une transaction un pays peut opter, en plus des appareils eux-mêmes, pour un ensemble de prestations (armement, logistique, équipements spécifiques, systèmes de formation et d’évaluation, etc.) qui représentent dans certains cas une part conséquente du prix final. Or on ignore généralement le contenu détaillé des paquets d’achat, cette information étant aussi confidentielle qu’elle est stratégique.

La comparaison avec la Finlande en est l’illustration. D’après les forces aériennes finlandaises, les coûts d’acquisition des F/A-18 comprenaient «les pièces détachées, les manuels de maintenance et d’utilisation de l’avion, le support logiciel, les équipements de formation et d’entraînement, les livraisons et la gestion de projet».

Mais, relève Alexandre Vautravers, «en Finlande, les grandes maintenances périodiques doivent être faites aux Etats-Unis car il n’y a pas de capacités locales». Tandis que la Suisse a fait le choix d’acquérir toutes les licences afin que l’entreprise RUAG soit habilitée à assurer elle-même la maintenance des avions, explique le spécialiste des questions de défense.

Selon l’expert, si l’achat de licences n’est pas la partie la plus visible d’une acquisition, «cela peut représenter un bien meilleur investissement sur le long terme» car «ce qu’on ne paie pas en licences, on le paie ailleurs», résume-t-il. Le paquet d’achat de la prochaine flotte finlandaise contiendra d’ailleurs davantage de prestations que le précédent.  

Il ajoute que la dimension politique est un autre facteur susceptible de faire varier les prix d’acquisition d’un pays à un autre. Un pays exportateur peut faire un geste commercial ou accorder des avantages en nature, en fonction de l’importance qu’il accorde à sa relation avec le pays acheteur. Autant d’enjeux qui seront aussi déterminants au moment de choisir un modèle d’avion si le peuple dit oui le 27 septembre.

Que font les autres pays de leurs F/A-18 et de leur Tiger?

La Suisse s’est dotée de ses 34 F/A-18 en 1997, et 30 sont encore actifs. Quant aux Tiger F-5Eet F-5F, seuls 26 sont toujours en service sur la centaine acquise en 1978. Ils ne volent plus «que de jour et par beau temps», selon la ministre de la Défense Viola Amherd.

Actuellement, les forces aériennes de 18 pays utilisent encore l’un ou l’autre de ces modèles, d’après le décompte de World Air Forces 2020.

  • Les Tiger: Avec près de 200 appareils, la Corée du Sud est le pays où le plus de F-5E/F sont encore actifs. Le pays les a acquis en 1974, mais ambitionne de remplacer sa flotte d’ici 2026 par un modèle de fabrication indigène. A Taiwan, l’armée de l’air prévoit de se procurer d’ici 2026 66 AT-5, un avion développé localement, pour remplacer ses F-5 qui remontent à 1973. Et au Brésil, les 47 F-5EM et F-5FM acquis en 1975 devraient être retirés progressivement dans les années qui viennent au profit du Gripen E (F-39), selon des sites spécialisés.
  • Les F/A-18: En Finlande, ils sont entrés en service entre 1995 et 2000 et le pays est lui aussi engagé à remplacer la flotte d’ici dix ans. Cinq appareils sont en lice: les mêmes qu’en Suisse (Eurofighter, Rafale, F/A-18 Super Hornet, F-35A), ainsi que le Gripen E/F. Parmi ses raisons pour déclasser les F/A-18, Helsinki invoque «la mise en service de systèmes d’armes sophistiqués dans les régions voisines dans les années 2020», la «fatigue structurelle» des appareils actuels et le retrait progressif de la flotte de Hornet en cours aux Etats-Unis.

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