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Berne peut-elle convaincre les Suisses de se faire vacciner contre la Covid-19?


Les militants anti-vaccination ont pris part aux manifestations contre les mesures de lutte anti-Covid-19, qui, selon eux, ont privé les gens de leurs libertés individuelles. Ils craignent également que la vaccination ne soit rendue obligatoire. Keystone / Urs Flueeler

Plusieurs vaccins contre la Covid-19 se trouvent à un stade avancé des recherches. La prochaine étape consiste à convaincre la population de se faire vacciner. Une tâche difficile en Suisse, où le degré de scepticisme est l’un des plus élevés du monde.

Ce contenu a été publié le 02 décembre 2020 – 09:47

Au milieu d’une deuxième vague brutale de coronavirus qui a entraîné un record de nouveaux cas quotidiens cet automne, un sondage national posait la question suivante: si un vaccin était disponible, vous feriez-vous vacciner contre la Covid-19? Plus d’un quart des personnes interrogées (28%) ont répondu par la négative. Près de la moitié (47%) hésitaient, déclarant qu’ils se feraient vacciner que s’il n’y avait pas d’effets secondaires ou décideraient en fonction de la situation.

L’enquête menée auprès de 40 000 personnes par la Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR), la société mère de SWI swissinfo.ch, confirme les tendances observées dans des études précédentes qui montraient un degré élevé de scepticisme à l’égard des vaccins. Au niveau international, la Suisse se classe parmi les pays où la confiance dans les vaccins est faible. La pandémie mondiale, avec son lot d’incertitudes et de désinformation généralisée, n’a pas apaisé cette méfiance.

Le déploiement d’un vaccin efficace contre la Covid-19 étant prévu dans quelques mois, les autorités ont encore un peu temps pour élaborer des campagnes d’information. Mais des obstacles restent à franchir. Sur les réseaux sociaux, les anti-vaccins risquent de contaminer les indécis, selon les observateurs.

L’essor du mouvement anti-vaccination

Pour comprendre l’ampleur du mouvement anti-vaccination sur Internet, le Center for Countering Digital Hate (CCDH), basé au Royaume-Uni, a réalisé une enquête. Il a identifié, sur les réseaux sociaux, plus de 400 comptes anti-vaccination en langue anglaise, dénombrant 58 millions d’adeptes. Des affirmations fausses ou trompeuses sur l’importance ou la sécurité des vaccins y circulent.

«La Covid-19 a renforcé le mouvement antivax», selon cette enquête qui révèle que les comptes les plus populaires ont connu une hausse de 19% du nombre d’adeptes depuis 2019. Ce n’est pas une surprise aux yeux de Pascal Wagner-Egger, chercheur en psychologie sociale à l’Université de Fribourg: «Nous savons que toute période d’anxiété ouvre la voie aux rumeurs et aux soupçons.». Une pandémie qui dure des mois, voire des années, favorise davantage la propagation de la désinformation et sa persistance sur Internet.

Dans ce contexte, les anti-vaccins entendent lancer une initiative populaire disant «STOP à la vaccination obligatoire». On tombe dans l’alarmisme, disent les voix critiques. Il n’existe actuellement aucune obligation de ce type. La vaccination relève d’un choix individuel. En 1882, le peuple suisse a largement rejeté une loi sur les épidémies qui aurait rendu obligatoire la vaccination, rappelle l’historien Laurent-Henri Vignaud sur les ondes de la Radio télévision suisse (RTS)

Bien que la loi actuelle sur les épidémies permette aux autorités de rendre un vaccin obligatoire pour certains groupes à risque, comme le personnel des soins à domicile, ce n’est possible que si aucune autre option n’existe pour maîtriser une maladie. Aucune sanction n’est, par ailleurs, prévue pour une personne refusant de se faire vacciner.

Pourtant, alors que les pays débattent de la manière de garantir une large couverture vaccinale de la population contre la Covid-19, les sceptiques s’inquiètent. Certains transporteurs aériens pourraient demander aux passagers une preuve de vaccination.

«Nous n’avons jamais vu une telle intensité [de sentiment anti-vaccin] dans une campagne contre la rougeole ou le VPH [virus du papillome humain], mais le problème général est le même», relève Mark Witschi, responsable de la Section Recommandations vaccinales et mesure de lutte à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). «C’est une croyance, comme la religion.»

Comme les conspirationnistes, les anti-vaccins ont tendance à se méfier du gouvernement et de la science, indique Pascal Wagner-Egger, qui étudie les théories du complot. «La vaccination est une question complexe, mais les gens la simplifient et affirment que c’est une pratique dangereuse ou que Bill Gates veut nous empoisonner», poursuit-il.

Convaincre les indécis

Selon Mark Witschi, 3 à 5% de la population suisse est fermement opposée aux vaccins, une estimation qui pourrait également s’appliquer à celui contre la Covid-19. Ces personnes ne changeront pas d’avis, d’après lui et Pascal Wagner-Egger. Autant l’OFSP que les anti-vaccins cherchent donc à convaincre le même groupe: les personnes qui ne sont pas sûres de l’importance, de la sécurité ou de l’efficacité des vaccins.

Les internautes, y compris les lecteurs de swissinfo.ch, expriment des préoccupations diverses quant au futur vaccin contre la Covid-19: quels sont les effets secondaires? Peut-on faire confiance aux entreprises pharmaceutiques et aux gouvernements pour garantir la sécurité du vaccin?

L’urgence pour maîtriser le virus a entraîné une accélération sans précédent de la recherche vaccinale, alors que ce processus dure normalement des années. «Cela alimente le scepticisme au sein de la population. Cette course est un argument que peuvent mettre en avant les anti-vaccins», souligne Mark Witschi. Pourtant, Swissmedic, l’autorité d’autorisation et de surveillance des produits thérapeutiques, travaille avec ses homologues internationaux pour garantir la sécurité de tout futur vaccin contre la Covid-19, assure-t-il.

«La seule façon d’avancer est d’informer les personnes qui hésitent – parce qu’elles ne disposent pas encore des informations pertinentes – pour qu’elles puissent prendre une décision», poursuit Mark Witschi.

L’OFSP a du pain sur la planche, alors que seuls 16% des Suisses déclarent vouloir se faire vacciner dès qu’un vaccin sera disponible, selon le sondage de la SSR. La Suisse entend constituer des stocks permettant de vacciner 60% de la population, ce qui suffirait à contenir le virus. Cela ne pourra être prouvé que lorsque la vaccination aura bien progressé. Les autorités pourront alors évaluer sa capacité à freiner la propagation du virus.

Selon Mark Witschi, une campagne d’information sera lancée dès l’approbation d’un vaccin par Swissmedic. Celle-ci pourrait survenir au premier trimestre 2021, d’après le directeur adjoint de Swissmedic Philippe Girard.

Il est urgent de comprendre les raisons pour lesquelles les gens n’entendent pas se faire vacciner et d’y remédier, note Mark Witschi. «C’est important d’établir la confiance dans le système et d’expliquer comment les vaccins sont produits, testés, autorisés et contrôlés […] pour montrer que nous savons ce qui se passe et que les gens ne pensent pas que nous ne nous soucions pas du processus.»

Montrer et expliquer

L. Suzanne Suggs, professeure de marketing social à l’Université de la Suisse italienne, en est convaincue: un dialogue transparent sera essentiel. La population souhaite que les autorités l’informent de tout problème lié au vaccin.

Un programme de vaccination à grande échelle contre la Covid-19 sera déployé sur plusieurs mois, ce qui signifie que le virus ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Il y aura plusieurs vaccins plus ou moins efficaces (avec des effets secondaires), destinés à différentes tranches d’âge.

«Le scepticisme augmente avec chaque message sur les réseaux sociaux qui concernent les effets secondaires. Un phénomène que nous observerons lorsque d’autres pays commenceront à vacciner avant que nous le fassions», signale Mark Witschi.

Selon L. Suzanne Suggs, dont les recherches portent sur l’acceptation de la vaccination, la mise en place de bonnes politiques peut déboucher sur un message efficace. «Lorsque les vaccins sont payés par l’assurance maladie ou le gouvernement et qu’ils sont faciles d’accès, on adresse un message clair à la population: les vaccins sont vraiment importants», ce qui conduit traditionnellement à des taux d’acceptation plus élevés, déclare-t-elle.

Selon Pascal Wagner-Egger, les habitants de pays prospères comme la Suisse n’ont plus conscience des conséquences négatives des maladies transmissibles qui ont été largement éradiquées grâce à la vaccination. Celle-ci leur paraît dès lors moins importante. Soumettre à la population de vieilles images des ravages de la polio, par exemple, pourrait être un moyen efficace de démontrer l’importance de la vaccination, illustre-t-il.

Mark Witschi abonde dans le même sens: «Plus le risque perçu [de la maladie] est élevé au sein de la population, plus les gens sont disposés à se faire vacciner.» Avec les informations exactes, la population devrait accepter le vaccin. «Le raisonnement est simple: plus les gens sont vaccinés, moins il y a de transmission, moins la pression sur les hôpitaux est forte et moins il y a de tests à effectuer», démontre-t-il. «Avec un vaccin, nous pouvons contribuer à diminuer toute cette pression.»


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