lundi , 28 septembre 2020
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« Ce n’est pas une fuite mais une façon pour la monarchie de se protéger »


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Éclaboussé par les affaires, l’ancien roi Juan Carlos a annoncé, lundi, qu’il quittait l’Espagne. Un épilogue douloureux pour celui qui régna sur la jeune démocratie pendant près de quarante ans. 

Une fin de règne douloureuse. Longtemps révéré, l’ex-roi d’Espagne Juan Carlos a annoncé, lundi 3 août, quitter son pays, après l’ouverture d’une enquête pour corruption le visant. Croulant sous les accusations, l’ancien monarque de 82 ans serait en route pour la République dominicaine, selon le journal La Vanguardia mais aussi ABC et El Mundo. D’autres médias le disent au Portugal ou encore en France et en Italie. Le mystère reste entier.

Le monarque a justifié son exil dans une lettre adressée à son fils, Felipe VI, par sa volonté de “faciliter l’exercice de [ses] fonctions”. « Guidé […] par la conviction de rendre le meilleur service aux Espagnols, à leurs institutions, et à toi en tant que Roi, je t’informe de ma décision réfléchie de m’exiler, en cette période, en dehors de l’Espagne », a écrit l’ancien souverain. L’avocat de Juan Carlos, Javier Sanchez-Junco, a toutefois précisé que son client ne cherchait pas à échapper à la justice mais restait à la disposition du parquet. De son côté, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez a annoncé, mardi, qu’il respectait ce départ, le jugeant « digne d’une démocratie robuste ».

Cet exil n’a « rien d’une surprise », estime au téléphone, Carole Viñals, maîtresse de conférence à l’université de Lille et spécialiste de l’Espagne post-franquiste. « Cette décision était dans les tuyaux depuis au moins deux mois. Ce n’est pas une fuite mais une façon pour la monarchie de se protéger », note l’universitaire. Car, en juin dernier, la Cour suprême espagnole avait annoncé l’ouverture d’une enquête pour cerner l’éventuelle responsabilité de l’ancien roi dans un dossier de corruption présumée, lors de l’attribution d’un contrat de train à grande vitesse par l’Arabie saoudite.

Des scandales qui ont éclaboussé la monarchie

En clair, Juan Carlos est suspecté d’avoir reçu de Riyad un énorme pot-de-vin lors de l’attribution de la construction d’un TGV entre la Mecque et Médine à un consortium d’entreprises espagnoles. Mais cette affaire n’est que la dernière d’une longue série de scandales qui ont éclaboussé la monarchie. Ainsi, celui qui a régné sur l’Espagne pendant trente-huit ans, assurant la transition démocratique du pays, a vu sa popularité s’effondrer avec les années.

« Il a bénéficié pendant longtemps d’un large consensus, alors même que sa corruption était plutôt connue. Mais plusieurs affaires ont commencé à sortir dans la presse, après la crise économique de 2008, comme son compte en Suisse ou ses frasques sentimentales. La royauté a aussi été touchée : son gendre l’ancien champion olympique de handball, Iñaki Urdangarín a été condamné pour détournement de fonds, sa fille l’infante Cristina a été destituée de son titre de duchesse après une affaire de fraude fiscale… », détaille Manuelle Peloille, hispaniste et professeure à l’université d’Angers.

Surtout, une affaire a particulièrement marqué les mentalités. En 2012, alors que les Espagnols souffrent de la grande récession, ils apprennent que leur roi s’est cassé la hanche… pendant une curieuse chasse à l’éléphant au Botswana. Un safari de luxe payé par un ami saoudien et organisé en compagnie de Corinne U Sayn-Wittgenstein, une femme d’affaires allemande qui partageait secrètement la vie du monarque. Face à la pression du scandale, Juan Carlos finit par abdiquer en faveur de son fils, deux ans plus tard.

« Un tueur d’éléphants » pour les jeunes générations

Coup dur pour l’ex-roi, son ancienne maîtresse affirmera en 2015 que l’ex-roi avait touché une commission lors de l’attribution de la construction du TGV à un consortium espagnol. 

Soupçonné d’avoir servi ses intérêts en servant ceux de l’Espagne, l’ex-monarque divise désormais les générations. « Pour les Espagnols qui ont assisté à la chute de la dictature franquiste en 1975, Juan Carlos incarne principalement la transition démocratique et le progrès. Mais pour la génération née dans la liberté et après les années 1980, il est surtout considéré comme un tueur d’éléphants », souligne Carole Viñals.

Tentant de limiter le discrédit de la monarchie, son propre fils Felipe VI a pris ses distances en mars dernier, lui retirant une dotation annuelle de près de 200 000 euros. Enfin, il a également annoncé qu’il renonçait à l’héritage paternel. Des mesures qui n’ont pas réussi à faire taire les critiques visant la royauté.

L’exil, au cœur de l’histoire familiale

Le départ de Juan Carlos illustre désormais la fragilité d’une monarchie peinant à prouver son exemplarité. « En Espagne, la figure royale est censée incarner une image de stabilité par rapport à un gouvernement soumis aux aléas d’une politique volatile. Mais cela n’était plus le cas depuis longtemps avec Juan Carlos », estime l’universitaire. « Toutefois, si la royauté apparaît affaiblie, elle reste solidement liée à la démocratie, par la Constitution de 1978 », ajoute-t-elle. Autrement dit, « la couronne peut être contestée, elle reste toujours debout ».

Enfin, si l’exil de Juan Carlos n’entraîne aucune conséquence concrète pour l’institution, le geste reste éminemment symbolique. « Lui-même est né en exil, à Rome. Son père, Jean de Bourbon a presque passé toute sa vie au Portugal et son grand-père, a été contraint lui aussi de quitter l’Espagne après la proclamation de la Seconde République en 1931. La déchirure de l’exil reste ainsi ancrée dans leur histoire familiale », conclut-elle. 


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