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Comment renforcer la confiance dans les nouvelles technologies?


Le label suisse de confiance numérique vise à promouvoir l’utilisation consciente des nouvelles technologies par une approche multilatérale et pragmatique. 123rf.com

Ce contenu a été publié le 22 septembre 2020 – 13:48

Sara Ibrahim

La crise sanitaire provoquée par le coronavirus a mis en évidence l’importance de renforcer la confiance des utilisateurs dans les nouvelles technologies. Le label suisse de confiance numérique vise à faciliter ce processus.

À l’ère numérique, la notion de «confiance» domine plus que jamais le débat technologique. Pour être efficaces, les nouvelles technologies doivent être en mesure d’inspirer confiance aux consommateurs. Non seulement la consommation en dépend, mais aussi l’impact réel de la technologie sur la société.

Ce mécanisme influence inévitablement la façon dont des produits et des services avant-gardistes sont conçus et développés. La crise sanitaire a particulièrement mis en évidence l’éternel conflit entre éthique et innovation, plaçant la société civile au centre du débat. Pensons à l’application de traçage du coronavirus: elle  n’est efficace que si une grande partie de la population l’utilise.

Comment combiner innovation et éthique?

Dans ces circonstances, la confiance cesse d’être le résultat et devient la condition préalable à l’innovation. Cela ouvre une réflexion plus approfondie sur l’éthique et la fiabilité des technologies émergentes, deux concepts désormais indissociables et indispensables, notamment dans le monde de l’intelligence artificielle et des solutions numériques. Comment l’innovation peut-elle être réalisée en intégrant les principes de l’éthique dès les premières étapes d’un nouveau projet? Quels sont les critères et les règles à adopter pour protéger l’utilisateur sans entraver le processus d’innovation?

La crainte que «trop de règles» empêchent la transformation numérique de la société et compliquent l’innovation est un sujet de débat dans le monde universitaire et économico-industriel. En 2014 déjà, la Commission européenne a publié une étude sur la relation complexe et ambiguë entre la réglementation et l’innovation. Elle conclut que le manque de certitude ou de stabilité du cadre réglementaire peut entraver considérablement l’innovation, en particulier lorsque des investissements importants dans la recherche et le développement sont nécessaires.

Pour Jean-Daniel Strub, cofondateur d’ethix, le laboratoire suisse d’éthique de l’innovation soutenu par le Fonds de soutien du groupe Migros, les considérations éthiques n’empêchent pas l’innovation. Au contraire, elles favorisent le développement de technologies plus durables, en confrontant les principaux acteurs aux risques d’un progrès irresponsable en termes de réputation, de légalité et d’impact sur la société civile.

«Les entreprises d’aujourd’hui se doivent d’envisager l’innovation d’un point de vue éthique en investissant tôt dans cette direction. Connaître la notion de «risques éthiques» est essentiel pour rester en phase avec une société en constante évolution», explique Jean-Daniel Strub à SWI swissinfo.ch. Par «risque» il entend, par exemple, une discrimination involontaire à l’encontre de certains groupes d’utilisateurs qui pourrait entraîner un dégât d’image irréversible.

Label suisse de confiance numérique

Si l’évaluation pragmatique des risques d’un développement technologique non conforme aux valeurs des sociétés démocratiques et libérales pousse les petites, moyennes et grandes entreprises à aborder la question de l’éthique, au moins en Occident, le plus grand défi reste de transformer le débat en actions concrètes.

C’est dans cette optique que la Swiss Digital Intiative  (SDI) a lancé à la fin de l’année dernière son premier projet, le label suisse de confiance numérique. Son objectif est de promouvoir l’utilisation consciente des nouvelles technologies par une approche multilatérale et pragmatique.

Comme l’explique Niniane Paeffgen, directrice de la SDI, l’idée est de donner aux utilisateurs plus d’informations sur les services numériques, en créant davantage de transparence et en garantissant le respect des valeurs éthiques. «Dans le même temps, le projet vise à faire en sorte que les comportements éthiques et responsables deviennent également un avantage concurrentiel pour les entreprises», précise-t-elle.

Établir une relation de confiance avec les consommateurs

Des initiatives similaires ont déjà vu le jour au niveau international. En Suisse, le projet a été initié par l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Il est désormais porté par une collaboration interdisciplinaire entre un groupe d’experts des deux EPF du pays et des universités de Genève et Zurich, ainsi que par différents acteurs de l’industrie.

Dans un premier projet, le groupe d’experts a défini 120 critères pour instaurer la confiance dans l’environnement numérique et obtenir la certification. Les principaux sont la sécurité et la fiabilité du service, une gestion équitable des données et une interaction responsable avec l’utilisateur. Ils ont été définis en analysant les normes et certifications existantes.

«Les entreprises d’aujourd’hui se doivent d’envisager l’innovation d’un point de vue éthique en investissant tôt dans cette direction»

Jean-Daniel Strub, cofondateur d’ethix

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Ethix est également impliqué dans le projet, en aidant à définir les fondements éthiques. «Les utilisateurs sont de plus en plus sensibles à la question de la transparence et à ce qu’elle implique. Le label vise à créer une relation de confiance entre les acteurs de l’économie numérique et les consommateurs», souligne Jean-Daniel Strub.

Peut-on se fier à un label?

Les entreprises pourraient ainsi être encouragées à se comporter de manière responsable afin de ne pas être coupées du marché. Il faut toutefois s’assurer que la SDI ne devienne pas un moyen de faire des affaires.

«La SDI est une organisation à but non lucratif. Notre mission est de créer des contenus de haute qualité et de donner aux acteurs internationaux la possibilité de les porter à l’échelon suivant», rassure Niniane Paeffgen, citant les discussions en cours pour créer des synergies avec des organisations internationales telles que l’IEEE (Institut des ingénieurs électriciens et électroniciens), l’Union européenne ou les Nations unies.

Le label est en cours de développement. Une consultation publique a récemment été lancée pour appeler à une discussion ouverte en vue de son lancement au printemps/été 2021. Toutefois, il subsiste des incertitudes sur des questions importantes, telles que le coût de son obtention, le réinvestissement des gains, ainsi que la garantie de l’objectivité et de la transparence du processus d’attribution.

La SDI garantit que le respect des critères sera certifié par un organisme de vérification externe et indépendant, tel que la Société Générale de Surveillance (SGS), une multinationale suisse basée à Genève qui offre des services d’inspection et de certification. Peut-on donc faire confiance au label?

Une initiative qui peut fonctionner très bien ou très mal

La professeure Effy Vayena, directrice du Laboratoire d’éthique et de politique de santé de l’École polytechnique de Zurich, salue l’initiative mais souligne l’importance de bien choisir les critères pour assurer son efficacité. «Le pragmatisme et la faisabilité sont essentiels. Les initiatives de ce type peuvent fonctionner très bien ou très mal, selon le type d’approche. Il faut pouvoir comprendre comment ce label sera développé et s’il peut avoir un réel impact sur la société», déclare-t-elle.

Un autre point à considérer est le scepticisme en vogue à l’égard de l’aspect commercial des labels, qui s’accompagne de la crainte d’une augmentation des coûts pour les consommateurs. «Mais quelle est l’alternative?», demande Christoph Heitz, président de l’Alliance suisse pour les services à forte intensité de données.

Christoph Heitz considère que le principe des labels est de générer une dynamique positive au sein de la société, sans nécessairement devoir recourir à une contrainte législative. «Les labels ne peuvent pas remplacer les lois, mais en même temps la législation ne peut pas résoudre tous les problèmes. Je pense que l’aspect positif est que ces initiatives créent une prise de conscience et établissent des normes», commente-t-il.

Cependant, il reste difficile de penser que, dans un cadre réglementaire incertain, voire inexistant, les initiatives éthiques puissent marquer un véritable tournant pour la société. Que se passerait-il si les bonnes idées allaient de pair avec de bonnes lois?


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