mardi , 22 octobre 2019
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Contre la banalisation des Lubrizol, nous devons créer le « crime industriel »

AFP

Vue de l’usine Seveso de Lubrizol en flammes, le 26 septembre 2019.

Quelques jours après l’explosion de l’usine Lubrizol, la fumée commence à retomber. Nous dénonçons, en tant qu’écologistes et avec les riverains, la mauvaise gestion de la crise de la part du gouvernement. Il n’a pas été à la hauteur du danger et des conséquences sanitaires et environnementales. Nous exigeons que la transparence soit faite. Nous voulons connaître la liste des produits ayant brûlé ainsi que les résultats d’analyses effectuées. Nous réclamons aussi un suivi sanitaire des habitants qui ont été exposés à ces produits et un suivi des destructions environnementales qui ont eu lieu. Enfin, il est temps d’exiger le retrait des villes des sites Seveso classés à haut risque.

Nous avons assisté, noyés dans l’émotion nationale suscitée par la disparition de l’ancien Président de la République Jacques Chirac, à une banalisation de ce qu’il faut appeler une catastrophe industrielle majeure; la plus importante depuis AZF Toulouse, même s’il n’y a pas eu de décès, contrairement à Toulouse.

Le site de Lubrizol, classé Seveso seuil haut, avait déjà subi un incident en 2013 – une fuite de gaz odorante mais non toxique. L’incendie survenu jeudi relance un débat qui court depuis plusieurs années: celui de la présence de ces sites dangereux au sein même des agglomérations. C’est le cas pour Rouen, Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes, Toulouse, Lille, Grenoble, Le Havre…

Quid de la toxicité de la pollution à Rouen

Ce n’est pas parce que la toxicité immédiate est écartée qu’il ne faut pas évoquer la toxicité différée. Les autorités savent très bien que le nuage passé jeudi au-dessus de Rouen était chargé en poussières hautement toxiques qui sont au minimum cancérogènes, mutagènes, toxiques pour la reproduction.
Aussi, si nous n’avons toujours pas le détail de ce qui est parti en fumée, on sait que la combustion de ces produits a amplifié leur effet toxique potentiel différé. On trouve au minimum les hydrocarbures polycycliques aromatiques qui sont toxiques. Une partie de ces hydrocarbures sont présents dans le tabac. Aussi, concernant les suies, il faut insister sur le fait que les suies sont intrinsèquement cancérogènes. De même, les particules de suie qui ont imprégné la terre contiennent des molécules toxiques. Des pollutions de l’eau vont être relevées, dans les jours qui viennent, c’est certain.

En retombant, les poussières qui sont des microparticules se déposent notamment sur les cultures. La précaution qui a été prise de dire aux personnes de ne pas manger les fruits et légumes de leur potager est juste mais cette poussière s’est aussi déposée sur les voiries, les toits, les fenêtres, dans tout l’environnement. Quelles mesures de précaution ont été prises?

Il faut que les gens sachent que s’ils ont respiré ou été en contact avec cette fumée alors il y a un vrai risque de développer des cancers sur le plus ou moins long terme.

L’inconséquence de la crise par le gouvernement

Les autorités publiques auraient dû dire aux habitants de nettoyer l’intérieur des maisons, la fumée et la suie s’infiltrant très facilement et partout. Il faut également nettoyer les ventilations et veiller absolument à ce que les enfants se lavent les mains et le visage très régulièrement. Il faut laisser ses chaussures à l’entrée des appartements et des maisons.

Il faut demander de plus des analyses à des laboratoires spécialisés pour vérifier qu’il n’y a aucune pollution inhérente à ce panache.

De même, il doit y avoir un suivi médical strict de ces personnes et pas seulement des personnes dites sensibles. Ce suivi doit être à la charge de Lubrizol. Il faut en finir avec ces criminels d’industriels jamais inquiétés. Ils connaissent très bien les risques liés aux produits qu’ils manipulent, comme l’État qui les évalue. Lubrizol avait déjà été épinglé et avait écopé d’une peine d’amende ridicule de 4000 euros il y a 6 ans! Il faut en finir avec cette impunité et renforcer la responsabilité industrielle et créer une infraction nouvelle: le crime industriel.

Il convient aussi d’instaurer un registre de suivi et de progression des cancers dans des secteurs concernés par la pollution et le risque industriel. C’est bien la moindre des choses quand on voit le taux de cancer deux fois supérieur à la moyenne nationale dans le golfe de Fos, saturée par la pollution industrielle.

Alors que faire?

Comme pour AZF il y a 17 ans, une commission d’enquête parlementaire doit être ouverte. Un décret déclarant l’état de catastrophe industrielle doit être publié pour permettre aux victimes de faire valoir leurs droits auprès des assurances.

Les mesures de contrôle, sous l’égide du préfet et mises en place sur les sites Seveso après le drame d’AZF semblent dérisoires. D’ailleurs, l’usine Lubrizol de Rouen avait été inspectée moins de trois semaines avant le drame. Preuve que les risques sont mal mesurés et prévus.

Il faut aussi améliorer l’information des habitants vivant à proximité d’usines à risques. Ils doivent savoir quoi faire et quelles règles adopter en cas d’accident.

L’accident de Lubrizol a mis en exergue l’obsolescence de notre système d’alerte via les sirènes alors que les gens ne savent pas les décoder ni ce qu’ils doivent faire. Il faut la mise en place d’alertes par SMS, adressées aux personnes présentes dans la zone concernée avec des consignes précises.
En 2013, un rapport au gouvernement avait émis plusieurs recommandations pour améliorer la “gestion de crise en cas d’accident industriel” d’un site Seveso. Il préconisait la création d’une force d’intervention rapide, composée d’“agents particulièrement compétents sur les différents types d’installations” mais aussi de fluidifier la communication au public entre les différents corps de l’État (préfecture, mairies, gouvernement…).

Après AZF également, ont été généralisés les plans de prévention des risques technologiques (PPRT) autour des sites classés Seveso. Quasiment tous les PPRT ont été adoptés, mais leur mise en œuvre est impossible notamment en ce qui concerne l’urbanisation autour des sites Seveso seuil haut, l’expropriation pour les habitants des zones les plus dangereuses, les restrictions de la densification… Il était d’ailleurs prévu la construction d’un lotissement près du site de Lubrizol.

Aujourd’hui, à l’heure de l’impératif climatique et guidé par le principe de sûreté et de sécurité des populations nous ne pouvons plus tolérer la présence de “bombes à retardement” à la lisière de nos grandes métropoles. La présence de sites industriels dangereux dans les agglomérations correspond à un modèle de développement qui ne peut plus être le modèle du XXIe siècle fondé sur le bien-vivre et la transition écologique. Il faut en finir avec les usines classées Seveso seuil haut au sein des grandes villes.

Puisse cette catastrophe industrielle servir de leçon.

 




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