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Covid-19: toujours d’actualité et déjà au musée

Le musée d’Aarau affiche des photos de rues vides et des réflexions de visiteurs sur le sens qu’ont pu prendre certains mots. Jérôme Favre

Le coronavirus n’est pas encore de l’histoire ancienne, mais il intègre déjà les collections d’institutions. Tour d’horizon en Suisse romande et alémanique.  

Ce contenu a été publié le 24 août 2020 – 16:07

Jérôme Favre

«Nous sommes tous d’accord pour dire que nous vivons un moment historique»: Aline Minder est la responsable de l’appel à la population lancé par le Musée d’Histoire de Berne (BHM) pour documenter la crise du coronavirus. Depuis ce printemps, elle a reçu une centaine de propositions d’objets témoignant du quotidien des Bernois durant cette période.

Le Musée d’Art et d’Histoire Fribourg (MAHF) a obtenu un succès similaire dans sa démarche de récolte de témoignages. «Tout le monde a vécu ce semi-confinement, tout le monde devient un témoin, constate son directeur Ivan Mariano. Beaucoup de gens partageaient des choses sur les réseaux sociaux et nous ne voulions pas perdre cette mémoire collective».

Documenter l’Histoire en marche, cela n’est pas nouveau. «C’est également notre rôle de nous intéresser à l’histoire récente», souligne Ivan Mariano. Que rejoint Aline Minder: «Quand YB est devenu champion suisse de football, quelque chose est entré dans la collection. Nous avons aussi des badges ou des pancartes de la grève des femmes de l’an dernier, mais ce sont des choses ponctuelles».

Une exposition sur l’isolement

Appeler la population à envoyer des photos d’objet – en attendant de réunir les objets – comme à Berne, ou des témoignages photos, vidéos ou textuels comme à Fribourg, est en revanche inédit. S’il s’agit plutôt, pour le BHM, de collecter des éléments sans prévoir d’exposition, la matière réunie par le MAHF intègrera un projet prévu de longue date: «Fin 2022, nous allons présenter une exposition sur l’isolement et l’enfermement, raconte Ivan Mariano. Il manquerait quelque chose si nous n’évoquions pas ce semi-confinement».

Ours en peluche masqué ramené d’un voyage au Japon. DR

A Aarau, à la réouverture du Stadtmuseum (Musée de la ville) début juin, son directeur s’est retrouvé face à un grand espace vide, l’exposition qui devait débuter en mai ayant été annulée. Marc Griesshammer a rapidement trouvé une nouvelle thématique: «Nous avons pensé que les questions que nous nous posions sur la crise étaient aussi celles de la population».

Par des affiches en ville, par des cartes postales, les Argoviens ont été interpellés sur ce qu’est la nouvelle normalité, ou ce que représentent pour eux deux mètres de distance. Dans son foyer, le musée affiche des photos de rues vides et des réflexions de visiteurs sur le sens qu’ont pu prendre certains mots. «Nous connaissons les mots «solidarité», «sécurité» ou «distance», mais leur signification a changé au cours des derniers mois. Le mot «superspreader», aussi, est apparu récemment».

Un moment unique dans la vie quotidienne

«Herrscht der coro-normal ?» (La coro-normalité règne-t-elle ?), demande le Musée de la ville d’Aarau en jouant avec l’expression «courant normal»… La nouvelle normalité est à peine une réalité qu’elle se prépare à rejoindre des collections par des objets qui côtoieront des épées médiévales, des portraits du XVIIe siècle ou des souvenirs de la Grande Guerre. Tout cela ne manquerait-il pas de recul? Ivan Mariano en convient, qui note qu’il faudra un travail des historiens, et Aline Minder reconnaît que «les objets que nous choisirons ne seront peut-être pas ceux que nous choisirions dans cinq ans».

Mais, ajoute-t-elle, «les historiens ne nieront pas le fait que nous vivons quelque chose d’unique et qu’aucun moment n’a autant marqué la vie quotidienne depuis les Guerres mondiales».

Marc Griesshammer voulait saisir cette chance de ne pas être uniquement dans le souvenir: «La réflexion viendra plus tard bien sûr, que ce soit sur le contexte ou sur la valeur esthétique des photos par exemple. C’est un travail important, et nous le ferons. Mais la possibilité de documenter le présent est aussi importante».

Lorsque, dans un peu plus d’un an, les Fribourgeois iront au MAHF s’interroger sur les différentes formes que peut prendre l’isolement (prisons, monastères, etc.), ils disposeront de plus de recul que sur leur propre semi-confinement. Mais les témoignages que récolte l’institution apporteront autre chose aux visiteurs, ils les «replongeront dans une ambiance et dans une réflexion plus large. Le musée est aussi là pour que l’on n’oublie pas».

Mémoire par le témoignage

Au cœur de la démarche de ces trois musées figure donc la notion de mémoire par le témoignage. «Notre spécialité, souligne Aline Minder, c’est de collecter des objets qui portent en eux une histoire». Cela ne passe pas à Fribourg par des objets, ni pour l’instant à Aarau, même si Marc Griesshammer pourrait par la suite en réunir, liés aux histoires racontées qui permettent un échange entre les visiteurs, entre les Argoviens. C’est aussi le rôle social qu’il voit à son musée.

Les souvenirs que laissera cette crise dans les mémoires comme dans les collections des musées sont variés. Une femme de 85 ans a profité de ce temps pour tricoter des vêtements, des artistes ont peint, des gens se mettent en scène sur les photos adressées au MAHF. Le Musée d’Histoire de Berne a reçu de syndicalistes un drapeau utilisé le 1er mai.

«C’est un objet qui a une histoire, il a été confisqué par la police et l’un des syndicalistes manifeste depuis des décennies», raconte Aline Minder. Sur les images mises en ligne par le musée, on voit aussi des livres de cuisine, des jeux de société, du matériel de sport.

Un t-shirt créé par des sympathisants du ministre suisse de la Santé Alain Berset. Gudrun Foettinger

La cravate de Daniel Koch

Est-ce cela qu’il restera de la crise? Il est difficile d’en identifier le symbole par excellence. Les Tchèques, eux, ont le masque en tissu fait maison, auquel le Musée National à Prague consacre deux vitrines depuis mai déjà. «En Suisse, c’est quelque chose de plus récent», relève Ivan Mariano, même s’il est obligatoire depuis début juillet dans les transports publics et même si son absence a beaucoup fait parler d’elle auparavant. Il n’est donc pas un symbole, «du moins pas encore», glisse Aline Minder.

La Bernoise songe plutôt au côté iconique de certaines personnalités comme le conseiller fédéral Alain Berset ou Daniel Koch, longtemps responsable pour la crise à l’Office fédéral de la santé publique. «C’est aussi un signe de cette situation exceptionnelle, que l’on cherche à collecter des objets de personnes connues», soulève-t-elle avant de préciser qu’elle aimerait beaucoup ajouter aux collections de son musée une cravate de Daniel Koch, connu entre autres pour en avoir porté une différente à chacune de ses nombreuses conférences de presse.

Autre objet emblématique du même genre, le chapeau d’Alain Berset pourrait enrichir les possessions du Musée national à Zurich. Il devrait prendre place dans une exposition débutant en janvier consacrée aux petites histoires et anecdotes des conseillers fédéraux, en lien notamment avec des crises comme les deux Guerres mondiales. Et celle du coronavirus.


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