mardi , 4 août 2020
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Croissance, chômage, dettes… Que nous réserve la crise économique?

AFP

Entre -9% et -12,5% de récession en France en 2020, qu’est-ce que cela change pour la France et les Français?

CRISE ÉCONOMIQUE – Moins 9% pour l’Insee, -10% pour la Banque de France, -11% pour le gouvernement, -12,5% pour la plus pessimiste des institutions, le Fonds monétaire international (FMI). Les projections de croissance pour l’année 2020 en France se succèdent ces dernières semaines dans une fourchette de résultats très large, preuve de l’incertitude dans laquelle se trouve l’économie française et mondiale face à l’épidémie de coronavirus.

Pourquoi ces divergences? Que nous réserve l’avenir? Que faut-il craindre ou espérer pour notre économie, l’emploi, l’état de nos finances publiques dans les prochains mois? Le HuffPost fait le point et a interrogé Christophe Barraud, chef économiste et stratégiste chez Market Securities, désigné comme le meilleur prévisionniste au monde par Bloomberg depuis plusieurs années.

Une récession inédite et brutale

Tout d’abord, tous les économistes en conviennent: la France va connaître, en 2020, la plus grande récession de son histoire moderne, touchée de plein fouet par les 55 jours de confinement national et les fermetures décidées pour tenter d’endiguer l’épidémie de Covid-19. Une situation partagée par l’ensemble des économies européennes et mondiales, même si la France devrait faire partie des pays les plus affectés. 

Si tous ces chiffres peuvent sembler abstraits pour beaucoup d’entre nous, ils ne sont pas moins vertigineux au regard des autres récessions et grandes crises économiques traversées depuis un siècle. En prenant les prévisions du FMI comme base de comparaison, la récession actuelle est sans commune mesure avec celles rencontrées depuis la Seconde guerre mondiale.

 

La plus forte baisse enregistrée à ce jour a eu lieu après la crise financière de 2008. Cette dernière avait engendré une contraction du PIB de -2,9% l’année suivante dans notre pays. On prévoit donc, pour cette année, une baisse au moins trois fois supérieure en point de pourcentage. Cela dans le meilleur des cas…

Reprise en “V” ou yo-yo d’un trimestre à l’autre?

Pour le moment, un scénario de grande dépression économique sur plusieurs années, type années 1930, reste écarté par la majorité des prévisionnistes. Beaucoup prédisent ou espèrent un scénario de reprise en “V”, même si “il est très difficile de se projeter sur 2021 face aux risques de nouvelles vagues épidémiques, au spectre de nouvelles taxes sur certaines importations européennes en cas de réélection de Donald Trump ou encore aux conséquences du Brexit”, note Christophe Barraud.

Dans son “point de conjoncture” publié ce mercredi 8 juillet (le 7e depuis le 26 mars), l’Insee fait cependant preuve d’une note d’optimisme et constate que “l’économie française s’est redressée assez nettement” après deux mois de déconfinement. “Les pertes d’activité économique seraient quasiment trois fois moindres que celles estimées au début du confinement”, ajoute-t-elle.

Concernant l’activité des entreprises, “les perspectives de production se redressent très nettement” même si “la vigueur de ce rebond tient beaucoup à la faiblesse du point de départ, c’est-à-dire de l’activité économique en période de confinement”, concède l’Institut national.

Résultat: après s’être contracté de 5,3% de janvier à mars puis de 17% d’avril à juin -“record” du deuxième trimestre de 1968 à -5,3% explosé-, le PIB français devrait rebondir de 19% au troisième trimestre puis de 3% au quatrième. Une variation impressionnante liée à la reprise d’activité et à une loi mathématique: l’effet de base. La comparaison se fait ici d’un trimestre à l’autre et non avec les chiffres de 2019 sur la même période. Ces nouvelles projections tranchent cependant avec la tendance des dernières révisions, jusque-là sans cesse revues à la baisse.

 

”Deux à trois points d’écart entre les prévisions des institutions, c’est inédit. Mais les chiffres du FMI ne prennent pas en compte certaines données récentes”, explique au HuffPost, Christophe Barraud. “Depuis un mois maintenant, les derniers indicateurs d’activité et de confiance suggèrent une normalisation un peu plus rapide que prévu”.

“Ce rebond est également porté par la reprise de la consommation des ménages, forte dans certains secteurs comme l’alimentation mais aussi supérieure aux attentes dans l’automobile, où les ventes en juin étaient résilientes, ce qui est une bonne nouvelle pour notre économie. L’enjeu majeur et le vrai challenge pour le gouvernement c’est d’aller chercher l’épargne accumulée par certains Français pendant le confinement”, ajoute-t-il. “Pour qu’elle ne reste pas une épargne de précaution”.

”Bien que difficile à déterminer, le juste prix se trouve aujourd’hui entre -9% et -11%”, estime Christophe Barraud. ”-9% c’est une borne haute maximum pour 2020, si tout se passe bien”.

Un chômage en hausse mais…

Voilà pour la conjoncture. Première conséquence réelle sur la vie des Français: la hausse du chômage. Les plans de licenciements et de départs volontaires se multiplient ou sont craints dans bon nombre d’entreprises. À commencer par les secteurs les plus impactés par la crise, comme le secteur aérien et son industrie (Air France, Airbus,…), le tourisme ou encore l’automobile, Renault en tête.

Même constat dans d’autres secteurs déjà confrontés à une situation financière compliquée ou fragilisée avant la crise, comme certains groupes de l’habillement, ou dans certaines entreprises moins (ou pas) impactés par la crise, comme Sanofi.

Toutes catégories confondues, les derniers chiffres du chômage faisaient état de près de 6,69 millions d’inscrits à Pôle emploi à la fin mai, contre 6,44 millions en février (+3,88% en trois mois). Autre chiffre marquant: ce mercredi, le ministère du Travail et de l’Emploi, désormais dirigé par Élisabeth Borne, a annoncé que le nombre de suppressions d’emplois envisagées dans des plans sociaux depuis le 1er mars était deux fois supérieur à celui de la même période de 2019 (27.053 postes contre 13.033 l’an dernier).

Mais est-ce que cette hausse va se poursuivre? En résumant et en faisant simple, pour créer des emplois, il faut que la croissance dépasse l’augmentation de la population active et de la productivité du travail. C’est la loi ou coefficient dit d’Okun. Si on l’applique à la France, la croissance doit donc être supérieure à 1.9% pour que le chômage baisse. En se fiant aux projections de l’Insee, le plus dur est donc derrière nous et le rebond attendu pour la seconde partie de l’année devrait être suffisant pour (ré)amorcer la baisse du chômage.

Les statistiques publiées mercredi par le ministère du Travail montrent d’ailleurs une réduction des demandes d’inscription à Pôle emploi depuis fin avril après une forte hausse au mois de mars. Un autre symbole de la brutalité de la crise et de l’amélioration ou du répit actuel.

La Dares, service statistiques du ministère du Travail.

Les demandes d’inscription hebdomadaires à Pôle emploi enregistrées sur les 6 premiers mois de l’année en 2018, 2019 et 2020.

 

Problème: la baisse de la courbe pourrait ne pas durer. Contrairement aux modèles anglo-saxons, le système et le modèle social français -s’il réduit l’impact de la crise dans un premier temps- entraîne généralement un rattrapage dans le temps. “Le taux de chômage devrait rapidement augmenter dans les trimestres à venir” pour atteindre à l’été 2021 “un pic temporaire supérieur à 11,5% de la population active”, prévient ainsi la Banque de France. “Il diminuerait ensuite progressivement en dessous de 10% fin 2022″.

Banque de France

Le taux de chômage devrait rapidement augmenter dans les trimestres à venir pour atteindre un pic temporaire supérieur à 11,5 % mi-2021, au-dessus des précédents historiques. Il redescendrait ensuite à 9,7% fin 2022.

 

À quoi faut-il réellement s’attendre à la fin de l’année? “Il y a de l’incertitude et l’incertitude ça se paye en manque d’investissements et en terme d’embauches. Ça c’est une certitude”, tranche Christophe Barraud. “Le marché de l’emploi c’est un indicateur retardé et dans le contexte actuel il le sera encore plus. Certaines entreprises tentent ou vont tenter de se sauver ce qui peut l’être pendant l’été. L’exemple le plus parlant en France, c’est le tourisme. Le bilan sera fait après la saison estivale, primordiale pour le secteur. C’est en septembre que ses acteurs décideront de licencier ou de ne pas ou plus recruter”.

… la réforme de son assurance suspendue 

La situation sociale à la rentrée inquiète donc, plus particulièrement le chômage des jeunes, alors que 700.000 jeunes sont attendus sur le marché du travail à partir de septembre. “La rentrée sera très dure, il faut nous y préparer”, a averti Emmanuel Macron dans une interview à la presse régionale le 2 juillet. “Il y aura des incitations financières à l’embauche et un ensemble de mesures pour ne laisser aucun jeune sans solution”, a promis le chef de l’État.

Le président doit annoncer une batterie de mesures économiques dans son interview télévisée du 14 juillet. Il doit également arbitrer entre un allègement des cotisations sociales salariales, poussée par le cabinet sortant du ministère du Travail, et une prime à l’embauche préconisée par Bercy.

Une extension de la “Garantie jeunes” – un accompagnement renforcé pour les 16-25 ans non qualifiés-, une hausse des places en service civique ou en lycée professionnel pour les apprentis sans employeur sont également envisagées par l’exécutif. Ce dossier de l’emploi des jeunes pourrait être suivi plus particulièrement par la nouvelle ministre déléguée à l’Insertion, Brigitte Klinkert. 

 

Une réforme emblématique du candidat Macron est, elle, suspendue: la réforme de l’assurance-chômage. Le deuxième volet de cette réforme, qui devait entrer en vigueur le 1er avril, a pour le moment été reporté au 1er septembre. Le 1er volet, qui durcit les conditions d’ouverture de droits, est lui en vigueur depuis le 1er novembre 2019.

Le nouveau Premier ministre, Jean Castex, l’a confirmé mercredi, bien qu’“indispensable”, elle est elle aussi “impactée par la crise” et “il serait déraisonnable de ne pas en tenir compte”. De là à l’abandonner totalement? “Le fil conducteur, c’est la vie quotidienne des gens, donc on adapte nos outils aux réalités dans leur intérêt”, a pour le moment répondu le nouveau chef du gouvernement.

La dette en soutien mais à quel prix?

L’impact, plus ou moins grand, de la récession en France se fera également ressentir sur les comptes et les déficits publics. 3,5 points de croissance en moins, c’est plusieurs milliards d’euros en moins dans les caisses de l’État. Malgré cela, l’ancien et le nouveau gouvernement ont d’ores et déjà promis de ne “pas augmenter les impôts” des Français mais aussi de revaloriser les revenus des personnels soignants ou encore de “renforcer la présence de la Justice” dans les territoires.

Pour limiter l’effet de souffle de la crise, le gouvernement a également mis en place un plan de chômage partiel très coûteux et annoncé ou lancé des plans de relance de plusieurs dizaines de milliards d’euros pour les secteurs les plus sinistrés par la crise (aéronautique, automobile, tourisme…).

D’où sort cet argent? Première réponse, cette avalanche de liquidités n’est ni “magique”, ni gratuite. En réalité, la France s’endette auprès de créanciers disposés à lui prêter de l’argent. Cela n’est pas nouveau et se fait d’ailleurs à des taux d’intérêt historiquement bas grâce à l’action des banques centrales, mais toujours avec une échéance précise. Il faudra donc rendre cet argent ou se ré-endetter pour honorer nos crédits.  

Le déficit public devrait, lui, atteindre 11,4% du PIB en 2020, selon le gouvernement. Un chiffre à des années lumières de la sacro-sainte règle des 3% préconisée par la Commission européenne, mise de côté pour l’instant. “11,4% c’est la bonne zone”, note Christophe Barraud. “La dette accumulée de l’État, elle, devrait atteindre 118% à 120% du PIB à la fin de l’année, contre 100% avant la crise. Le ratio dette sur PIB va donc exploser en prenant une vingtaine de points avant de se normaliser ensuite en 2021″.

“La situation est sous contrôle”, a rassuré Gérald Darmanin avant de quitter Bercy et la gestion des Comptes publics. “L’addition, ce n’est pas le sujet”, a ajouté le ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire. “À un moment donné, il sera bien temps de faire les comptes, mais aujourd’hui, la mobilisation est totale pour sauver notre appareil de production, et garantir qu’il y ait le moins de faillites possible dans notre pays”.

Le pire serait effectivement de ne rien faire, mais les conséquences de cette politique d’intervention sur la situation financière de l’État, sa solvabilité à long terme, mais également sur l’inflation ou la déflation des prix et les taux d’intérêts seront à scruter de près dans les mois à venir.

“Une dette se rembourse toujours”, a prévenu fin juin le nouveau premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici. Sauf effacement de la dette, cet argent devra donc être remboursé un jour ou l’autre. Comment? En créant de la croissance et donc des rentrées fiscales. Ou bien en baissant les dépenses publiques et/ou en augmentant les impôts des Français. Cela “quoi qu’il en coûte” politiquement…




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