mardi , 7 avril 2020
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En cas de décès à cause du coronavirus, qu’advient-il du corps?

PIERO CRUCIATTI / AFP

La règlementation quant aux corps des personnes décédées du coronavirus a récemment évolué et s’est assouplie.

DEUIL – En cette épidémie de coronavirus, ceux qui s’occupent de nos proches à leur mort sont exposés de plein fouet au risque d’infection. Pompes funèbres, thanatopracteurs, opérateurs de crématoriums sont obligés de prendre des mesures sanitaires particulières. Mais la procédure a été récemment assouplie par le gouvernement.

Aucun soin funéraire, pas de toilette mortuaire, le corps déposé dans une housse, une mise en bière immédiate et une fermeture du cercueil sans présentation à la famille… Les recommandations du Haut Conseil à la santé publique (HCSP) du 18 février se voulaient radicales, afin d’éviter toute contamination des professionnels comme des familles.

“Ce sont des mesures appliquées en cas de maladies très infectieuses comme la peste, le choléra ou la rage, qu’on ne voit jamais”, témoigne Didier Kahlouche, co-président de la Confédération des Pompes Funèbres et de la Marbrerie (CPFM). Avec bien sûr, le port du masque, de lunettes de protection, d’une blouse et de gants.

“Dans le cas d’un décès à l’hôpital du Covid-19, le corps est identifié par le personnel médical et la famille ne peut pas le voir avant qu’il ne soit inhumé ou incinéré, ce qui peut être très dur à accepter”, reconnaît le professionnel, qui recommande toutefois cette solution, seule manière selon lui “de protéger tout le monde.”

Sauf que dans un nouvel avis datant du 24 mars, qui rend le précédent caduc, le HCSP a allégé ces mesures sanitaires, qu’il a qualifiées de “maximalistes”. 

La toilette mortuaire à nouveau autorisée 

Dans ces nouvelles recommandations, la toilette funéraire, qui consiste à maquiller, habiller, fermer la bouche et les yeux du défunt, est à nouveau autorisée pour les personnes contaminées. Idem pour les toilettes rituelles ou religieuses, comme celle pratiquée dans l’Islam.

Les proches ont désormais la possibilité de voir le défunt avant la fermeture définitive du cercueil. “Il est permis d’entre-ouvrir la housse pour laisser apparaître le visage, tout en laissant les familles à bonne distance, sans les toucher ni les embrasser”, nuance Mickael Curti, thanatopracteur dans les Hauts-de-France. Ces mesures ont néanmoins du mal à passer chez la plupart des professionnels du secteur.

“C’est totalement incompréhensible, on marche sur la tête! réagit, atterrée, Claire Sarazin, thanatopracteure de Belfort, en Alsace, zone très touchée par l’épidémie. Toutes les familles sont capables de comprendre les risques. Il y a des choix à faire: protéger la vie des gens c’est plus important qu’aller embrasser des défunts!” Cette professionnelle a écrit une tribune sur Le 4Suisse pour réclamer un arrêt total des soins funéraires pendant l’épidémie, et ce pour tous les défunts.

Du côté des pompes funèbres, même son de cloche. “C’est un avis et pas un décret. C’est vraiment indigne: c’est faire prendre des risques aux pompes funèbres, aux familles, s’indigne Yann, opérateur funéraire à Lyon. Si le HCSP veut jouer avec la vie des gens, c’est leur problème. On n’appliquera pas ces nouvelles recommandations.” 

Depuis le début de la semaine, il a transporté les corps de huit personnes mortes infectées par le coronavirus. Certains testés dans les hôpitaux, deux en maisons de retraite et les autres à domicile, certains avec “suspicion de Covid-19″. ”À chaque fois, nous avons fait des mises en bière immédiates. Fermeture du cercueil et dépôt dans un funérarium”, détaille-t-il.

Car c’est bien là la difficulté: en l’absence de test, comment être sûr que la personne décédée n’était pas porteuse du virus sans le savoir?

Comment savoir si la personne est contaminée?

Quand les personnes viennent de l’hôpital, en général, c’est plus simple. “Si c’est un cas déclaré, il a été pris en charge par le personnel hospitalier, qui a l’équipement de protection, raconte Didier Kahlouche. Ce qui nous préoccupe, c’est plutôt les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EPHAD) et à domicile.”

Dans ces cas-là, impossible de savoir si la personne est contaminée ou non. “Il n’y a pas de test, donc quand il y a suspicion, on fait comme si, équipement complet, admet Yann. Mais on ne peut pas le faire pour tout le monde, car sinon d’ici la semaine prochaine, on n’aura plus aucun équipement.” Quid des personnes porteuses mais asymptomatiques?

Pour la thanatopracteure Claire Sarazin, le fait de continuer à pratiquer des soins funéraires – qui consistent à injecter dans le circuit artériel un fluide de conservation – aux défunts non contaminés est problématique, pour la même raison: “Quand on ne peut pas avoir la certitude qu’un corps est contaminé ou non, pratiquer des ponctions dans les poumons, c’est risquer de faire sortir le virus partout. Les surfaces, les locaux, tout va être contaminé”, s’alarme-t-elle.

Pour elle, les thanatopracteurs, qui peuvent parfois parcourir 300 km par jour, entre les EHPAD, domiciles et hôpitaux, doivent cesser leurs activités pendant le temps de la crise. “Ce n’est pas une question de choix. Nous sommes face à une pandémie mondiale. Il faut voir ce qui s’est passé dans le Grand Est et à quelle vitesse ça s’est propagé”, témoigne-t-elle. “La seule mesure à adopter c’est une mise en bière immédiate de tous les corps et aucune présentation.”

Pour elle, le seul geste “nécessaire” à la population est de retirer les piles de certains prothèses type pacemaker et pompes à insulines. Elles doivent obligatoirement être prélevées sur les corps, pour éviter la pollution des sols et surtout les dégâts dans les crématoriums. Une opération simple et rapide, qui peut être faite à l’hôpital ou au funérarium. 

“Droit aux funérailles”

Sa prise de position fait débat dans la profession. Mickael Curti, thanatopracteur dans les Hauts-de-France, prône une liberté de conscience pour chaque professionnel et un “droit aux funérailles” pour les familles. Il est pour le maintien des soins funéraires pour les décès non liés au Covid-19.

“Les produits qu’on injecte dans les corps sont tellement virucides, bactéricides et fongicides, qu’ils sont ‘sains’ après notre passage, soutient-il. Ça peut protéger les familles et les pompes funèbres. Chacun peut juger si on se sent capable d’assumer ou pas.” Et d’ajouter: ”À condition d’avoir tout ce qu’il faut au niveau des équipements de protection.”

Et dans ce milieu comme dans d’autres, le manque d’équipements de protection individuelle (EPI) et de masques en particulier, se fait sentir. “On a alerté les pouvoirs publics pour être prioritaires dans l’obtention des masques. Mais tout le monde en demande et personne n’en a. Donc on consomme nos stocks, mais ils fondent comme neige au soleil” s’inquiète Didier Kahlouche, du CPFM. 

Si les professionnels funéraires n’ont pas encore noté de surmortalité, ils craignent la pénurie de matériel de protection. “On fait la chasse aux fournisseurs, mais nos stocks de masques baissent et certains opérateurs sont en rupture, se désole Yann, opérateur funéraire à Lyon. Il faut que l’État nous donne les moyens de nous protéger nous, vous, tout le monde.”

Car outre la pénurie de masques, commune à toutes les professions à risque, celle des housses mortuaires guette également. “Sans housses pour mettre les corps, on ne peut plus travailler”, résume Yann. D’autant que certains n’hésitent pas parfois à mettre les corps infectés dans “une, deux, voire trois housses”, raconte Didier Kahlouche, “par peur d’attraper le virus.”

Du côté des pompes funèbres, on fait également des stocks en prévision d’un éventuel bond de la mortalité dû à l’épidémie. “On fait des stocks de cercueils, en quantité suffisante, car on a peur que les usines de fabrication soient au chômage technique”, ajoute-t-il. 

Au niveau des crématoriums, on envisage d’élargir les plages horaires, de travailler le weekend. Et s’il y a suractivité, de déplacer les corps vers un autre crématorium en sous-activité. “Les opérateurs qui manipulent et gèrent les fours sont formés, habilités, et on ne peut pas les remplacer comme ça au pied levé, souligne Didier Kahlouche. On s’attend à une vague très forte. S’ils sont confinés, ça risque de devenir très compliqué.” 

Augmentation des crémations

Car si les familles ont encore le choix de faire inhumer ou incinérer leurs proches décédés, les professionnels observent une augmentation des crémations. “C’est aussi pour des raisons techniques, explique Didier Kahlouche. Quand les cimetières sont fermés, qu’il n’y a pas de personnel, la famille peut choisir une crémation par défaut.”

Même constat chez Yann, à Lyon: “Le taux de crémation a augmenté. Pour les Covid-19, malheureusement les défunts vont direct en crémation, avec autorisation de la famille bien sûr”. Une pratique qui risque de se multiplier si les cas augmentent lors du pic de l’épidémie.

Les professionnels funéraires s’y préparent comme ils peuvent. Avec le sentiment parfois d’être les “oubliés de la chaîne”.  “La mort, c’est tabou. On préfère soigner que de mourir, c’est évident, regrette Didier Kahlouche. Mais on fait partie des activités vitales qui doivent rester ouvertes. Personne ne parle jamais de nous, sauf pour dire qu’on profite de la mort des gens pour gagner de l’argent.” 




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