mercredi , 30 septembre 2020
Accueil » Actualité » En élevant nos filles dans le féminisme, nous en avons fait des guerrières, sans réfléchir aux risques que nous prenions – BLOG

En élevant nos filles dans le féminisme, nous en avons fait des guerrières, sans réfléchir aux risques que nous prenions – BLOG

FÉMINISME – La vie d’une femme comblée, que beaucoup envient (la mienne), c’est:

  • 20 ans de maltraitance éducative. Aujourd’hui, je serais diagnostiquée HPI et misophone (deux syndromes d’hypersensibilité, très souvent liés). À l’époque, c’était juste l’occasion de prendre des baffes;
  • 20 ans d’épuisement professionnel, matrimonial et parental, heureusement plutôt réussi;
  • 10 ans d’épanouissement professionnel sans contraintes extérieures excessives: yes!

À 50 ans, rien ne me laisse présager la longue étape qui s’annonce, celle d’un burn out grand-maternel, rapidement incompatible avec toute vie professionnelle, sous la pression de jeunes parents prolifiques (11 bébés en 12 ans), carriéristes et débordés, tandis que le grand-père est au pinacle de ses activités professionnelles. J’adore travailler, je résiste jusqu’à la naissance de l’avant-dernier, mais au prix d’une fatigue jusqu’alors inconnue (et pourtant!)… Femme un jour, femme toujours.

À 60 ans, épuisée, j’ignore qu’il y aura une onzième petite-fille, mais je décide de prendre ma retraite définitive de tout. J’ai résisté comme j’ai pu, au rythme d’une naissance par an, mais j’ai renoncé à des projets trop chronophages; en free-lance, ça ne pardonne pas. Les commandes baissent, disparaissent. Ma carrière est terminée, et depuis que je suis toute petite, le travail, la concentration, la satisfaction de créer, sont ma seule façon d’échapper aux bruits des autres, à ma misophonie donc. À présent, je n’entends plus qu’eux et je n’aspire qu’au repos définitif… Mon projet échoue à cause d’une fête d’anniversaire surprise. À quoi tient la vie?…

Mon hyperacousie empire avec le stress et la fatigue, mais surtout parce que je ne peux plus fuir dans le travail. J’essaie depuis tant d’années de cacher cette infirmité qui me pourrit la vie au quotidien, que ça consomme beaucoup de l’énergie qui me reste. Quand elles surviennent, mes pertes de contrôle passent évidemment pour de l’hystérie féminine. Mais la maladie (ou syndrome, en tout cas inguérissable) est à présent nommée, diagnostiquée et bien documentée. Je contourne, je masque, je fuis; quand je peux.

Un burn out grand-maternel

S’y ajoutent les reproches incessants de vieillards dépressifs et de quadras survoltés, j’ai les reins brisés par les varicelles et/ou vacances/grèves des crèches/maternelles/primaires, mon couple n’en est plus un, car Monsieur travaille, lui. Je continue de petits travaux, je me mets à la sculpture, mais les intervalles de liberté sont si brefs (6 semaines entre les vacances scolaires – sans compter les “zones” qui font de février à mai une période continue de congés -, plus les maladies, les week-ends en amoureux de nos filles overbookées…) qu’ils empêchent tout projet d’envergure, avec ce qu’ils comportent d’enthousiasme, pour ne pas dire d’exaltation. Le pire, c’est ma culpabilité quand on me demande “sur quoi je travaille actuellement”. Paresseuse, va!

Ces 15 années de grand-maternité corvéable a merci, que je n’ai pas choisies, où je dois m’adapter en continu aux changements de plans de nos enfants, provoquent une telle tension que tête finit par imploser: je termine les” vacances” d’été par un AVC heureusement bénin, Noël vire à la sciatique paralysante, etc. Aucun(e) de mes proches ne voit le moindre rapport entre ces non-événements et la charge qui pèse sur moi. Une femme aime forcément garder des enfants, les bercer, les changer, leur couper la viande, se lever la nuit. Surtout quand il s’agit de la chair de sa chair (et qu’ils sont craquants).

Éducation féministe pour nos filles

Mon mari et moi avons élevé nos trois filles dans le féminisme qui nous habitait profondément: les mêmes chances pour tous, aucun frein à aucun rêve. Elles nous ont gratifiés en atteignant les buts qu’elles s’étaient fixés. On a été (toutes les 4) harcelées sexuellement sur notre lieu de travail, on a résisté et défendu nos droits: femmes, mais fortes, résilientes, militantes.

Sauf que cette force qu’elles ont reçue au biberon s’est retournée contre moi quand elles sont devenues mères. Sans mauvaise intention, plutôt faute d’alternative, ou d’imagination… Leur féminisme concerne le monde entier sauf moi. Une mère n’est-elle pas aussi une femme? Bien sûr, je pourrais refuser. Vraiment? Qu’on m’explique comment on fait, moi je n’ai pas trouvé. Fille, femme, mère, grand-mère, forcément ravie d’être utile aux autres, c’est inscrit dans nos gènes. Et c’est vrai que c’est magnifique, mais pas tout le temps. Pas au point d’empêcher le moindre projet, le moindre voyage, le moindre droit au silence (aussi nécessaire aux misophones que l’air qu’on respire).

Mon mari prend sa retraite. Son aide auprès des petits-enfants est un soulagement, d’autant qu’ils grandissent et qu’il adore son rôle de patriarche (mais je me coltine quand même deux repas par jour pour 14— végan-anorexique-sans gluten-etc- les devoirs de vacances, les sports, le piano (faudrait pas qu’en plus ils perdent leur temps!).

En principe, une belle et longue retraite partagée nous attend. Sauf qu’il reprend illico des responsabilités bénévoles et bien sûr vitales pour la collectivité, jusqu’au jour où son corps de 72 ans, à son tour, dit stop.

J’ai aujourd’hui 68 ans bien sonnés, mes enfants n’ont plus besoin qu’on garde leurs loupiots (donc disparaissent totalement des radars), mes petits-enfants commencent leur vie d’adulte -menacée par les dégâts imputés à notre génération, celle des chanceux, des “toujours plus” -, donc ils disparaissent aussi des radars, et dans leur cas c’est normal. La génération tik tok a oublié qu’avant, le téléphone servait à téléphoner.

Commence alors la dernière partie de ma vie: garde-malade d’un mari aimé depuis presque 50 ans, lucky me, qui a gentiment attendu pour compter sur moi que les autres aient cessé d’exiger leur dû. Je sais, parfois c’est inversé. Mais je ne me fais pas d’illusion: les soins aux enfants, aux vieillards et aux malades sont à 90 % exercés par des femmes.

Nous, les vieilles féministes, on s’est battues

Quand j’ai mis mon aînée à la crèche, on m’a traitée de mauvaise mère. J’ai tenu bon, car je savais que j’avais raison, que je traçais la voie. Aujourd’hui, j’ai l’impression de m’être fait avoir, d’avoir raté un embranchement. Ça veut dire quoi, féministe? Haïr les hommes? Je ne les hais pas. Haïr les violences faites aux femmes? Oui, à 100 %. Mais aussi dénoncer l’esclavage actuel d’une génération qui a cru arracher sa liberté avec les dents et se retrouve assistante maternelle.

Si les OK boomers peuvent nous faire un reproche, ce n’est pas celui d’avoir détruit leur planète, ils ont contribué à cette une fuite en avant adoubée par tout le monde. Non, le seul reproche que mérite notre génération, le voici: la vie des mères actives nées dans les années 70 (presque toutes), n’est pas plus facile que ne fut la nôtre 25 ans plus tôt. Plus dure, même, car plus compétitive. Alors, comment refuser notre aide, comment ne pas revivre la peur du 37° 8 le matin, la mauvaise conscience qu’on a toutes ressentie et qui revient comme un boomerang quand nos filles font appel à nous? Et comme on leur a appris à se défendre, voire à attaquer, elles en jouent en virtuoses.

Nos mères au foyer étaient frustrées. Nous avons milité et obtenu l’égalité des chances. Et si, chemin faisant, nous avions engendré des tueuses? Nos petites-filles nous le diront peut-être.


Première apparition