vendredi , 11 décembre 2020
Accueil » Actualité » Haut-Karabagh: la sévère leçon de géopolitique sera-t-elle le gage d’une paix durable?

Haut-Karabagh: la sévère leçon de géopolitique sera-t-elle le gage d’une paix durable?

La récente guerre du Haut-Karabagh se solde par un désastre pour ses habitants. Et surtout, elle ne porte pas en elle les germes d’une réconciliation. On oublie que derrière les peurs et les haines, cette guerre de six semaines a mis aux prises deux peuples voisins qui cohabitent depuis des siècles sur ces confins des empires: des terres d’affrontement, mais aussi d’échanges et de brassages.

Lignes de failles

C’était en 1975, au cœur du rude hiver iranien. J’allais vers des maquis en déroute, empruntant des chemins de traverse. Par discrétion, j’avançais le long de la mer Caspienne, avant de longer le rideau de fer et les miradors de l’Union soviétique. Au-delà des rives escarpées du fleuve Araxe s’étendait l’autre Azerbaïdjan, invisible et muet. Mais plus tard, à Tabriz, dans un café du vieux bazar, un auditoire médusé béait: la télévision de Bakou passait un feuilleton où des jeunes filles azéries, en minijupes et cheveux au vent, conduisaient de rutilantes Moskvitch.

Plus tard, une gare routière, un jeune employé: Arménien, le dernier de sa famille, qui avait émigré en Australie… Plus loin, sur la route de terre qui serpentait à flanc de montagne, vers un passage enneigé de la frontière, halte nocturne chez un prêtre assyro-chaldéen, dans un village désert. Lui aussi, sa famille avait émigré en Australie…

 

 

D’autres souvenirs, moins lointains: cette mission, en janvier 2008. Administrateur d’une association humanitaire de renom, je me rends auprès de notre équipe de Géorgie. Quelques mois plus tard, la Russie allait mettre au pas cette “province” rétive de l’”étranger proche”. Au pays natal de Staline, mais aussi d’Édouard Chevarnadzé, ex-ministre des Affaires Étrangères de la Perestroïka devenu le premier Président de son pays natal. Derrière les libations et les festins de l’hospitalité, le poids de la fatalité: les États issus de l’empire soviétique ne pouvaient pas rêver d’une indépendance qui ignorât les intérêts supérieurs de la Grande Russie.

Le Caucase, Balkans de l’Orient?

Le destin du Haut-Karabagh s’inscrit dans l’histoire universelle des confins des empires. Tout comme ceux des Balkans, les peuples du Caucase forment une marqueterie de religions, de langues et de cultures. Dans cette Transcaucasie voisine une kyrielle de peuples importés et autochtones… Les envahisseurs y ont souvent eu affaire à de rudes peuples montagnards: les héros des romans de l’Albanais Kadaré n’ont rien à envier aux guerriers tchétchènes ou tcherkesses des guerres russo-turques du XIXe siècle. À ces derniers, l’empire ottoman accorda l’asile, en les installant aux lisières du désert, dans tout le Proche-Orient, pour protéger les paysans des razzias bédouines.

Les empires ont plus aisément imprimé leur marque sur les peuples des plateaux, comme les Arméniens embrassant le christianisme des premiers siècles, puis la schismatique orthodoxie, tandis que les Azéris des plaines, plus tard, choisirent l’islam… mais celui du parti d’Ali! De là, un jeu de miroir, d’antagonismes sans doute, mais aussi de souterraines correspondances. Ce face-à-face imbriqué qui lie ces deux peuples se lit sur la carte: l’enclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan, une lunule collée au sommet de l’Iran, n’est-elle pas le pendant de l’Artsakh, ce Haut-Karabagh, enclavé à un jet de pierre de l’Arménie? Depuis toujours, des communautés arméniennes vivaient dans les villes et les villages d’Azerbaïdjan, de même que des communautés Azéries en Arménie: elles ont disparu depuis le rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie, qui a laissé place à la haine et à la suspicion.

1991-1994: de la libération à la conquête

La volonté d’indépendance, ou de rattachement à l’Arménie, des habitants du Haut-Karabagh, exprimée à nouveau en 1991, après des demandes et des décisions bafouées dès 1923, peut être compréhensible; mais il leur fut imposé de respecter les découpages nés de l’intégration de la Transcaucasie à l’URSS au Congrès des peuples d’Orient en 1921. C’est la même logique verticale qui prévalut tout au long de l’Histoire: la France et l’Allemagne se disputant l’Alsace et la Lorraine, demandèrent-elles jamais leur avis à leurs habitants?

 

 

Par ailleurs, on peut légitimement se demander si l’idée d’un État mono-ethnique, peuplé à 100% d’Arméniens, ne porte pas en elle les germes de tensions inéluctables, voire de guerres. Ce fantasme de pureté est né du traumatisme des massacres du début du XXe siècle, eux-mêmes engendrés par un autre fantasme, celui de la renaissance d’un peuple turc en compensation du délitement de l’empire ottoman. La genèse d’une nation suppose une construction historique autour de valeurs et de références partagées, et non d’une homogénéité biologique imaginaire, hostile a priori à toute ouverture sur l’extérieur. Pour s’intégrer pleinement dans le concert des nations, l’Arménie devra se défaire de ce complexe obsidional qui obère ses relations avec ses deux grands voisins, Turquie d’un côté, Russie de l’autre. Sidération hostile et craintive d’un côté, soumission affective et contrainte de l’autre, ne sont pas de bonnes recettes pour l’avènement d’un avenir apaisé et décomplexé.

En 1992, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe forma le groupe de Minsk, avec trois coprésidents (États-Unis, France et Russie), huit pays européens et les deux pays concernés, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, pour régler le litige par la voie de la négociation. Ce fut un échec, malgré les rencontres au sommet, les cessez-le-feu et les médiations lors des phases d’affrontement armé: incompétence, négligence, division, manque de soutien ou de pressions, manque d’objectif clair?

Cela dit, une chose était pour l’Arménie de “libérer” le Haut-Karabagh en 1991, une autre de mener une guerre d’agression qui aboutit à tripler sa superficie. Une invasion contraire au droit international, avec pour circonstance aggravante l’expulsion, manu militari, de 684.000 de ses habitants (selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés). En défaut juridiquement, les dirigeants arméniens le furent donc également sur les plans moral et humanitaire: on ne répare pas une injustice par une autre injustice.

Le chemin de la paix passe-t-il par l’intégration économique régionale?

La victoire de l’Azerbaïdjan, scellée par la récupération des territoires perdus en 1994 et l’occupation de quelques autres, ainsi que par l’obtention d’un corridor rompant l’isolement du Nakhitchevan, accentue la rupture des liens millénaires entre ces voisins aux destins liés.

 

 

Outre le sort des victimes civiles et militaires des deux côtés, ce qui est le plus à déplorer, dans cette malheureuse aventure, c’est qu’elle a sonné le glas de la politique d’ouverture du Premier ministre arménien, qui s’était fixé pour mission de guérir son pays de la corruption, et d’ouvrir son économie sur le monde extérieur. L’Arménie est un pays pauvre, et ne pourra se développer que dans le cadre d’une intégration régionale dynamique et mutuellement profitable. Mais comme tous les pays de “l’étranger proche” de Moscou, de la Baltique à la mer Noire, elle ne pourra s’affranchir qu’en se dotant de contrepoids et d’assurances.

Fort de sa victoire militaire, l’Azerbaïdjan a une chance historique de montrer à son voisin que la réconciliation peut l’emporter sur la haine et les antagonismes. En se montrant ouvert, il pourrait poser les bases d’un voisinage -voire d’une cohabitation– saine. Profitant d’une importante manne pétrolière, sa volonté de s’atteler à la reconstruction du Haut-Karabagh est un signe encourageant. Souhaitons, pour cicatriser les blessures et faire de cet interface un trait d’union entre deux mondes, qu’elle soit inclusive.

 

À voir également sur Le HuffPost: Devant l’Assemblée, des manifestants pro-Arménie font entendre leur voix


Première apparition