dimanche , 27 septembre 2020
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Je n’aurais jamais imaginé qu’une de mes vidéos TikTok sur mon expérience de prof deviendrait virale – BLOG

TIKTOK – Chères enseignantes, chers enseignants, la jeunesse américaine en a marre de vous. La réciproque est vraie mais ce n’est pas le sujet. Concentrons-nous ici sur les sentiments des jeunes car c’est à eux qu’est consacré cet article.

De quoi en ont-ils marre exactement? Qu’on leur soumette des devoirs difficiles, qu’on leur demande de faire un travail qu’ils ne comprennent pas et qui ne correspond pas à leurs centres intérêts et, peut-être plus que tout, que des êtres imparfaits – les enseignants et tous ceux qui les aident à remplir leur mission – attendent des élèves qu’ils soient parfaits.

Pourquoi êtes-vous imparfaits? Parce que vous haussez le ton quand ils vous agacent et que vous leur reprochez leurs lacunes, tout en exigeant indulgence et pardon lorsque vous commettez vous-mêmes des impairs.

Vous représentez très probablement pour eux l’hypocrisie d’une des seules institutions dont ils ont, pour l’instant, une expérience personnelle et directe. Bref, ils en ont assez de vos conneries.

Comment je le sais? Eh bien, je suis prof et je me suis attirée les foudres d’une flopée d’élèves après avoir publié sur les réseaux sociaux une vidéo – devenue virale – où je faisais amende honorable pour une erreur commise dans l’exercice de mes fonctions. À travers moi, c’est l’ensemble du corps enseignant qui a été visé.

Mon chemin de croix a commencé très simplement

Comme beaucoup de gens à la recherche d’un peu de divertissement pendant le confinement, je me suis tournée vers la fameuse application TikTok, que j’ai découverte l’an dernier grâce à mes élèves, qui l’utilisaient beaucoup. Ce qui m’a d’abord sauté aux yeux, c’est que si vous êtes jeune et séduisant et que vous savez danser, vous pouvez réunir un large public et vous faire beaucoup d’argent en publiant du contenu. J’ai remarqué aussi que les petits sketches humoristiques et les vidéos culinaires ou sur l’éducation des enfants pouvaient faire gagner beaucoup d’abonnés.

N’entrant dans aucune de ces catégories, j’ai d’abord publié des vidéos sur ma vie qui, je l’avoue, ont suscité très peu d’intérêt. Le nombre de mes abonnés était relativement modeste et j’utilisais surtout l’application comme un moyen d’exprimer ma créativité. Même si j’étais certaine de ne jamais figurer dans le haut du panier des “TikTokkers”, j’étais contente d’avoir l’occasion de partager un peu de moi avec ce nouveau monde. Je m’ennuyais, confinée avec mes parents au Texas, et tourner des vidéos pour les partager sur les réseaux me semblait a priori tout à fait inoffensif.

Je me trompais lourdement.

L’objet de mon erreur de jugement monumentale fut une vidéo créée à partir d’un fichier audio qui circulait sur l’application (n’importe qui peut utiliser un même son et le caler sur un clip perso). Le fichier en question, c’était une petite voix qui chuchotait d’un ton gêné et comique: “L’erreur est humaine”, l’idée étant de relater un moment embarrassant personnellement vécu.

En tant qu’enseignante aux prises avec l’apprentissage en ligne, j’avais récemment commis plusieurs erreurs en une semaine et une en particulier m’avait fait marrer. J’ai donc créé ma petite vidéo, que j’ai mise en ligne en pensant qu’elle ferait au mieux quelques milliers de vues. N’étant ni une adolescente séduisante, ni une danseuse ou une cheffe cuisinière, et n’ayant pas non plus d’enfants dont j’aurais pu partager les photos, je n’avais aucune raison de penser qu’elle attirerait l’attention.

L’effet d’une bombe

On peut dire que ma vidéo sur TikTok n’est pas passée inaperçue. Elle a fait l’effet d’une bombe; je ne trouve pas de meilleur mot pour décrire l’impact qu’elle a eu.

L’erreur en question s’est produite pendant la période d’enseignement à distance. Agacée de voir que mes élèves n’avaient pas commencé les exercices du cours en ligne que je m’étais donné beaucoup de mal à préparer (ce qui est souvent le cas), je leur ai reproché leur manque d’engagement. Sauf que je ne l’avais pas mis en ligne. Personne n’avait donc pu se pencher sur le cours puisque le cours n’était pas là. Oups!

Quand je me suis rendu compte de ce que j’avais fait, je leur ai présenté mes excuses et j’ai repoussé la date de remise de leur travail. Les professeurs qui utilisent TikTok (le public pour qui j’avais créé la vidéo) m’ont immédiatement apporté leur soutien.

“Il m’est arrivé exactement la même chose”, a commenté l’un d’eux.

“J’ai fait pareil avec Google Forms. J’étais vraiment gênée!”, a ajouté un autre.

Et puis, ce commentaire plus inquiet est apparu: “C’est hilarant, mais les gosses sur TikTok vont voir ça et demanderont que vous soyez virée, ou jetée d’un toit (…). Les ados font des drames pour tout.”

J’étais d’accord avec cette enseignante mais je pensais qu’il n’y avait aucune chance qu’ils tombent dessus et que, même si cela arrivait, ils s’en ficheraient complètement.

La contribution « innocente » de l’auteur sur TikTok a eu un impact qu’elle n’aurait jamais imaginé: « J’ai engueulé mes étudiants parce qu’ils n’avaient pas fait leurs exercices… parce que j’avais oublié de les mettre en ligne. »

Mais ce qui devait arriver est arrivé. Les commentaires bienveillants de mes collègues, qui compatissaient sur la difficulté à interagir avec les étudiants durant une période stressante, propice aux gaffes, ont cédé la place aux remarques d’étudiants traumatisés par des profs hypocrites qui leur reprochent leurs propres lacunes et rendent leur apprentissage insupportable.

“Même attitude qu’un de mes profs qui a pété les plombs et m’a fait rater mon examen ”, a écrit l’un.

“Voilà pourquoi on déteste les profs”, a ajouté un autre.

Mon préféré est celui-ci: “Donc quand un prof fait ça, c’est une ‘erreur’, mais quand c’est un élève, il n’est pas ‘consciencieux’.”

C’est le message le plus plébiscité que j’ai reçu avant que je décide de bloquer les commentaires pour reprendre mon souffle (je les ai débloqués peu de temps après) et je comprends pourquoi. Beaucoup élèves n’analysent la réaction d’un enseignant que de leur point de vue, de manière limitée et unidimensionnelle. Mais en tant que professeure et ex-élève, je sais que ce commentaire est loin d’être exact.

La pression des deux côtés du bureau

Dans le processus éducatif, la pression pour atteindre les objectifs académiques est fortement ressentie des deux côtés. Du point de vue de l’enseignant, si les élèves ne s’impliquent pas et ne font pas le travail demandé, ils ne pourront pas démontrer leur maîtrise du sujet lors des évaluations. Et s’ils n’ont pas acquis les compétences pour passer dans la classe supérieure ou obtenir leur diplôme, la réputation professionnelle et la source de revenu de l’enseignant peuvent être remises en jeu. Celui-ci doit donc constamment interpréter les normes éducatives, se spécialiser dans le diagnostic des troubles émotionnels et d’apprentissage, savoir gérer une classe en faisant preuve de flexibilité et de détermination, et maîtriser parfaitement les nouvelles technologies.

On dit qu’en une journée les enseignants font le travail de sept professionnels, et qu’ils doivent le faire avec le matériau le plus sensible et malléable qui soit: les enfants. Je trouve cette phrase tout à fait juste et je comprends la nature écrasante et surhumaine de notre travail. Mais nous sommes des humains comme les autres et, en tant que tels, nous commettons nous aussi des erreurs. Il faut accepter cet état de fait, reconnaître ses erreurs et apprendre de celles-ci pour mûrir.

Je comprends aussi le point de vue des élèves. Ils sont obligés d’aller à l’école car leurs parents, notre société et l’État les y obligent alors que c’est souvent la dernière chose dont ils ont envie. Je sais qu’on leur demande de s’impliquer, de bien travailler et de rester concentrés, ce qui peut être difficile en “temps normal” et encore plus pendant une pandémie.

Souvent, ce qu’on demande à nos élèves est tout simplement pesant. C’est pour cela qu’ils ne comprennent pas toujours qu’un enseignant agacé est lui aussi humain et qu’il peut aussi ressentir cette pression. J’en ai moi-même voulu à un prof d’avoir, selon moi, réagi excessivement. Je me souviens de ce que ça fait quand le ressentiment transpire par tous les pores de votre peau.

Alors, quand j’ai vu ce commentaire sur l’éthique du travail, j’y ai répondu par un autre TikTok, en disant simplement: “Qu’on soit étudiant ou enseignant, on a tous le droit d’être humain. Il y a une différence entre une erreur et le manque de conscience professionnelle, et vous vous devez de bien discerner les deux. Pour ma part, je n’ai aucun problème à m’excuser pour mes erreurs et à corriger et ajuster le processus d’apprentissage lorsque la situation l’exige.”

Le mal était fait

Cette réponse a suscité de nombreux commentaires positifs, mais il était trop tard, le mal était fait. Aux quatre coins de l’Internet, des étudiants ont continué à tomber sur la première vidéo et s’en servir comme défouloir de leurs frustrations contre les “profs comme [n]ous”.

Ils se servaient aussi des commentaires pour débattre entre eux en se demandant si ces adultes qui étaient si durs et leur causaient tant de peine et de stress avaient le droit de prendre aussi à la légère leurs propres faiblesses. De nature sensible, peu habituée à ce genre d’attention et de procès public, mon premier réflexe a été de retirer la vidéo. Mais la prof qui sommeille en moi ne m’a pas laissée faire.

On dit souvent aux enseignants que le meilleur prof pour un élève est parfois l’élève lui-même. En faisant défiler les commentaires sous ma petite vidéo de six secondes, j’ai compris que ces enfants avaient trouvé un espace où crier, se défouler, se réconforter, faire savoir aux autres qu’ils n’étaient pas seuls dans ce processus éducatif, un espace où confronter leurs idées sur l’humanité de ceux qui sont chargés de faire leur éducation.

Certains étaient simplement heureux de voir un enseignant – cet oiseau de mauvais augure, représentant d’un pouvoir bureaucratique avec lequel ils doivent composer tous les jours – reconnaître enfin qu’il avait fait une erreur. Pour beaucoup, c’était probablement la première fois qu’ils voyaient non seulement une figure d’autorité échouer, mais aussi admettre son erreur et en rire. En décidant de laisser la vidéo en ligne, je me suis engagée à permettre à quiconque d’y projeter son propre vécu et de trouver un espace où partager, hurler et, je l’espère, apprendre quelque chose sur moi, leurs profs et eux-mêmes.

Plus d’un million de personnes ont vu la vidéo. J’étais loin de m’imaginer qu’elle prendrait une telle ampleur. Cette expérience m’a permis d’analyser la situation et j’espère qu’à défaut de servir d’espace d’échanges elle aura au moins fait sourire ou réfléchir.

Si vous m’aviez dit au début du confinement que je mettrais en ligne une vidéo virale sur une application tristement célèbre pour montrer des ados en train de démontrer leurs dernières chorégraphies, je n’y aurais pas cru. Je n’ai vraiment rien d’extraordinaire à apporter à un espace comme celui-là. Je suis juste une prof qui s’ennuie de temps en temps et qui aime rire d’elle-même.

Je me suis bien trompée. Mais l’erreur est humaine, non?

Ce blog, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Karine Degliame-O’Keeffe pour Fast ForWord.


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