mardi , 28 janvier 2020
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Je ne bois plus parce que je suis malade, mais parce que je suis guéri

“Ce soir, tu as 18 ans, tu boiras donc 18 verres de vin.”. Voilà comment à partir d’un simple repas anniversaire étudiant, j’ai pénétré dans les ténèbres de l’alcool. Vingt-cinq ans d’enfer, plus de la moitié de ma vie.

Mon parcours a été assez “classique”: j’ai grandi dans un environnement familial où l’alcool était très présent. Au départ pour me désinhiber, j’enchaînais les soirées étudiantes open-bar avec des alcoolisations régulières et excessives jusqu’à ce que la dépendance s’installe peu à peu.

À 25 ans, j’étais déjà emprisonné dans l’alcool, je ne pouvais plus vivre sans. J’ai alors connu tous les stades de cette maladie honteuse. Maladie, car il ne s’agit ni d’un fléau, ni d’un vice, ni d’un manque de volonté. J’étais, ou plutôt, je suis un malade alcoolique, car on est malade de l’alcool pour la vie. Accidents de voiture, effets dépressogènes, angoisses, tristesse, black-out, variations d’humeur, nervosité, parfois violence et surtout mensonge, mensonge, toujours mentir pour protéger son précieux –une vie gâchée.

À 36 ans, mon état de nervosité n’était plus compatible avec une vie de famille. J’ai alors décidé de consulter un médecin-addictologue. Je pensais que c’était juste une mauvaise passe et je restais persuadé d’être plus fort que l’alcool. Mon objectif était l’abstinence partielle, le rêve de tout malade alcoolique, celui de “savoir boire”, la modération. Après six mois d’abstinence totale, j’ai progressivement réintégré l’alcool en essayant de mettre des garde-fous: ne pas boire tous les jours, éviter mes deux faux-amis: la bière et le rhum, fuir mes anciens lieux de perdition (les rayons bière des supérettes). J’étais bien naïf. Deux ans plus tard, la bière et le rhum étaient de retour, ils allaient prendre le contrôle de ma vie. La descente aux enfers.

Comment sortir de l’alcool?

Vouloir guérir pour soi-même et non pour faire plaisir aux autres. Tenter de quitter l’alcool pour céder à la pression mise par sa conjointe, ses enfants ou ses collègues est voué à l’échec. La guérison démarre le jour où l’on se dit “cette fois, c’est terminé, ce verre c’était le dernier –à vie”. On appelle cela “le déclic”. Il y a autant de déclics que de témoignages, mais généralement, ce déclic survient au moment où on touche le fond. Athée dépourvu de toute spiritualité, je n’ai jamais cru en ce fameux déclic, et pourtant j’ai eu la chance de l’avoir le soir du 5 juin 2019. Le jour du déclic, c’est la date d’une seconde naissance. À l’avenir, je fêterai donc mon anniversaire de naissance et celui du 5 juin.

Mon déclic a eu lieu grâce à une rencontre. Pour la première fois depuis de très nombreuses années, j’étais heureux, je ne savais plus ce que c’était. Je vivais dans la nervosité, le stress, l’agacement, la tristesse et j’avais oublié ce que pouvait être le bonheur. Ce soir du 5 juin, j’étais ivre, plusieurs cannettes de bière le midi et une demi-bouteille de rhum le soir. Quand mon amie est arrivée, j’étais déjà ivre. J’ai très vite compris que cette soirée serait la dernière qu’on passerait ensemble. Il m’est apparu comme une évidence: arrêter l’alcool et se donner une chance d’être heureux ou repartir pour 25 ans de malheur et certainement mourir avant. C’en était terminé. Le lendemain, je vidais ma cave, je terminais ma dernière bouteille de rhum au goulot, je savais que c’était la dernière goutte –à vie.

Le sevrage seul

J’ai ensuite décidé de faire mon sevrage seul, sans aide médicale. Deux mois compliqués. Au programme: troubles de l’humeur, troubles de l’appétit, sensations d’oppression au niveau du thorax, nombreux rêves dans lesquels on se voit boire. Période difficile, mais le jeu en vaut la chandelle.

Ayant grandi autour des parents dépressifs dépendants aux anti-anxiolytiques, antidépresseurs et somnifères, j’ai toujours refusé tout traitement médical. Je crois profondément aux groupes de parole. Cela soulage et libère de parler avec des personnes qui connaissent la maladie. On ne peut pas parler de la maladie alcoolique si on n’est pas soi-même malade.

Aujourd’hui, je n’ai qu’une seule certitude: pour quitter l’alcool (et non la maladie alcoolique, car on reste malade alcoolique toute sa vie, analogie avec un séropositif du SIDA), il n’y a qu’un seul remède: l’abstinence totale. La moindre goutte réactiverait les neurotransmetteurs et me mettrait en danger.

Finalement, ça n’est pas si compliqué de vivre sans alcool. Aujourd’hui, je n’ai plus de sautes d’humeur, plus de symptômes dépressogènes, j’arrive même à positiver. Bien sûr, la société n’aide pas, il est très mal vu de dire non à un verre. Mais aujourd’hui, j’assume: je dis non et j’ai le courage d’expliquer à quelqu’un qui insisterait pourquoi je dis non. Je le mettrais d’ailleurs bien à l’aise et alors? Je m’en fiche.

L’auteur de ce témoignage a choisi son nom de plume comme nom d’utilisateur sur Le 4Suisse.

Erwan Gramand – Un détour par l’enfer – En autoédition chez Amazon et Bookelis.




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