dimanche , 20 septembre 2020
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Je ne voulais pas d’enfants. La COVID-19 m’a fait changer d’avis – BLOG

MATERNITÉ – À l’université, quand un ami et amant occasionnel m’a mise ‘en cloque’, je me souviens d’avoir regardé mon ventre encore plat et de m’être dit combien il était étrange de penser que ce serait la seule et unique fois où j’aurais un polichinelle dans le tiroir.

Donc, même si je ne me rappelle pas exactement à quel âge j’ai décidé de ne pas avoir d’enfants, je sais que ça fait longtemps.

À partir de trente ans, il devient difficile d’aborder ce sujet avec un partenaire potentiel. À la vingtaine, peu de gens se projettent aussi loin, mais dix ans plus tard, la plupart veulent passer aux choses sérieuses.

Une fois, j’ai abordé le sujet dès le second rendez-vous, au bowling. “Super, le spare! Au fait, je ne veux pas d’enfants.”

Quand j’ai rencontré Brian, j’ai décidé de lâcher la bombe au milieu d’une conversation déjà embarrassante. Nous nous fréquentions depuis environ deux mois quand il m’a avoué qu’il n’avait pas encore officiellement divorcé. J’ai alors annoncé tout aussi officiellement que je ne voulais pas d’enfant. Deux abcès crevés en une seule conversation!

Brian n’a pas tiqué; il n’a même pas eu l’air d’y prêter attention. Mais j’ai vite compris que c’était un problème pour lui. Peut-être à cause de la façon dont il évitait soigneusement le sujet. Il s’était montré si ouvert et sans faux-semblants avec moi jusque-là (si on ne compte pas le fait qu’il était toujours marié, bien sûr) que j’ai tout de suite deviné qu’il se retenait d’aborder la question.

Alors, j’ai fait comme tout le monde, je n’en ai plus parlé pendant des semaines. J’étais tout excitée par ma relation avec Brian. Ça se passait très bien entre nous. Mais savoir que ma révélation le contrariait peut-être me perturbait. J’ai fini par admettre que si cette relation était vouée à l’échec, mieux valait en avoir le cœur net.

Un soir où il était chez moi, j’ai sifflé la moitié d’une bouteille de rosé et je lui ai demandé si il était vraiment sûr à cent pour cent que ça lui était égal de ne pas avoir d’enfants.

Il n’avait pas voulu m’en parler parce que lui aussi appréciait notre relation. Mon non-désir d’enfant n’était pas un motif de rupture, mais il était vraiment très triste. Depuis notre conversation, il avait dû faire le deuil d’un avenir où il serait papa.

Culpabilité

Et voilà où nous en étions. Deux trentenaires, tombés peu à peu amoureux, qui se retrouvaient face à cette réalité difficile. J’étais en colère, parce que même si j’avais été franche avec lui dès le début je me sentais coupable. Lui s’en voulait de ne pas pouvoir réprimer son désir d’avoir des enfants.

Ma thérapeute m’a assuré que les gens font sans arrêt des sacrifices pour ceux qu’ils aimaient. “Ça n’a jamais été mon rêve de quitter mon cabinet et de partir m’installer dans une petite ville en France”, m’a-t-elle dit pendant notre séance vidéo. “Mais mon mari a trouvé ce travail, et nous y voilà. Brian a pris librement la décision de rester avec vous.”

Pendant un moment, ni Brian ni moi n’avons remis la question sur le tapis. Mais chaque fois que nous croisions un couple avec une poussette, je me crispais. Est-ce que Brian regardait cette petite famille avec envie? Jalousie? Colère? Est-ce qu’il m’en voulait? Il paraissait aller bien, mais était-ce vraiment le cas? Quand l’enfant se mettait à pleurer ou à geindre, je le remerciais en silence.

J’y pensais tout le temps. Chaque jour. J’avais l’impression de slalomer entre des bulles de savon en redoutant de les faire éclater.

Quand j’ai revu ma thérapeute, j’avais un plan. J’allais réexaminer les raisons qui me poussaient à ne pas vouloir d’enfant, pour m’assurer qu’elles étaient toujours valables. J’avais pris cette décision une quinzaine d’années auparavant. Sous bien des aspects, je n’étais plus du tout la même personne. Dire qu’à l’époque, je portais des jupes en similicuir et j’écoutais Nickelback!

J’ai donc énuméré mes réserves à la thérapeute, dans le désordre:

  • Et si je donnais naissance à un sociopathe?
  • Et si accoucher causait des dommages irréversibles à mon corps?
  • Et si avoir un enfant ruinait ma relation de couple avec Brian?
  • Et si je ne pouvais plus pratiquer aucune de mes activités favorites ni voir mes amis ?

J’avais commencé à suivre une thérapie dix ans plus tôt, quand je souffrais de dépression sévère. J’avais des années d’automutilation à mon actif, et j’avais eu des pensées suicidaires. Mon premier thérapeute m’a avoué des années plus tard qu’après notre première séance il avait lugubrement conclu en son for intérieur que j’étais un “cas désespéré“.

Un bébé, une gigantesque perturbation

Mais j’étais retournée le voir semaine après semaine… et ça m’avait remis les idées en place. Nous avions évoqué mon enfance, réévalué mes relations amicales et, en travaillant comme une folle, j’avais peu à peu retrouvé un peu d’estime de moi-même.

Je prenais donc très au sérieux toute perturbation potentielle de ma nouvelle vie, saine et soigneusement organisée. Or un bébé est une gigantesque perturbation.

Si jamais je regrettais d’avoir accepté un emploi, je pouvais toujours en chercher un autre. Si je faisais de mauvais investissements, je pouvais me déclarer en faillite et me remettre progressivement à flots. Si j’épousais Brian et que notre mariage était un désastre, je pouvais divorcer. Ce serait extrêmement difficile, mais c’était possible.

Une fois qu’on a mis un enfant au monde, en revanche, c’est définitif. Il apporte avec lui tout un lot d’inconnues, et c’est cette incertitude qui me terrifiait le plus.

“Savez-vous si vos parents sont encore en vie?” m’a demandé ma thérapeute un mardi matin.

“Je ne crois pas”, ai-je répondu, sans comprendre où elle voulait en venir.

“On est confrontés chaque jour à l’incertitude. Pour on ne sait quelle raison, on est plus sensible à certaines inconnues qu’à d’autres. Néanmoins, elles sont une réalité dans chaque aspect de notre vie. ”

Nous avons mis fin à la séance vidéo et j’ai téléphoné à mes parents.

Pendant un déplacement professionnel à Halloween, une collègue indiscrète m’a demandé si je comptais avoir des enfants. Elle avait la cinquantaine passée et des jumeaux de dix ans. Si elle m’avait posé la question un an plus tôt, j’aurais répondu non tout net. Mais j’ai botté en touche: “On n’a pas encore décidé.”

“Vous devriez en avoir. C’est vraiment super. Personne ne m’avait dit que ça le serait autant.” Puis elle s’est excusée pour aller discuter avec ses enfants en FaceTime et admirer leurs déguisements.

Imaginer de possibles futurs jamais envisagés

En essayant le costume de personne-qui-veut-des-enfants, j’ai commencé à imaginer de possibles futurs que je n’avais jamais envisagés. Un jour, je campais avec des amis, et une compétition d’athlétisme organisée par un lycée avait lieu sur la rive opposée. Encourager mon enfant pendant qu’il ou elle courait le 200 mètres ne me paraissait pas une si mauvaise façon de passer son samedi après-midi. J’emporterais des encas.

Une autre fois, j’étais assise tranquillement dans un café, à consulter Facebook, quand un couple est entré avec un jeune enfant, que le père tenait dans ses bras. Le petit garçon portait une grenouillère en moumoute avec des oreilles et une queue d’ours. Je me suis imaginée prendre un café avec un enfant à gérer. Je ne pourrais sans doute pas traîner au café aussi longtemps que je le faisais avant d’être maman, mais cela ne me semblait pas si important. Et puis ce petit ourson était vraiment mignon.

Bien sûr, la vie que je m’étais construite me plaisait: je dînais souvent au restaurant avec des amis, je faisais du kayak plusieurs fois par semaine, je prenais régulièrement des cours de yoga. Mais cette vie-là me plairait-elle encore dans dix, vingt ou trente ans? Le changement avait parfois du bon. Brian en était la preuve.

Et puis la pandémie est arrivée

Avant la COVID-19, si on m’avait demandé comment je vivrais le fait d’être coincée dans mon appartement pour non pas quelques jours, ni même quelques semaines, mais plusieurs mois, j’aurais répondu sans hésiter: “Vous me trouverez en larmes au fond de mon placard, en position fœtale.”

Mais quand c’est arrivé pour de bon et que mes loisirs et ma vie sociale se sont évaporés du jour au lendemain, cela n’a pas eu sur ma santé mentale l’effet catastrophique auquel je m’attendais. Certes, je n’avais pas perdu mon emploi, et Brian non plus. Nous étions en bonne santé, tout comme notre famille et nos amis. Il n’en restait pas moins que j’ai réussi à rester sereine – et même joyeuse – pendant cette période stressante. Tiens, tiens, me suis-je dit. Ça, c’est une surprise.

Pendant les premières semaines de confinement, je n’arrêtais pas de penser au film Pile et face (1998), dans lequel la vie du personnage joué par Gwyneth Paltrow se déroule selon deux versions: dans la première, elle prend le métro et dans l’autre, elle le rate. Assise dans mon appartement à regarder mes projets me passer sous le nez, je ne cessais de me demander ce que je serais en train de faire en ce moment si la pandémie n’avait jamais eu lieu.

Et puis j’ai compris une chose: il n’y a pas deux versions de ma vie, mais une seule. Je pensais qu’elle allait se dérouler comme prévu, mais ce n’était justement qu’une présomption. Un monde ou Brian et moi partons tous les deux vivre notre amour au sommet d’une montagne en Slovénie n’existe pas. Le monde où nous nous sommes mariés dans un cabinet d’avocats d’Arlington en Virginie avec des masques sur le visage a toujours été le seul possible. Je n’en avais simplement pas encore pris conscience.

La pandémie m’a permis d’assimiler ce que ma thérapeute cherchait à m’expliquer. Je ne pouvais pas passer mon temps à ériger des barrières autour de moi en redoutant le pire. Je devais vivre ma vie et me montrer assez forte et résiliente pour affronter ce que je rencontrerais sur mon chemin.

Aujourd’hui, Brian et moi essayons d’avoir un enfant. Je ne sais pas si nous y arriverons. Et si c’est le cas, j’ignore de quelle manière cet étranger bouleversera notre vie. Je ne sais rien de tout cela. Je n’en ai jamais rien su.

Ce blog, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Iris Le Guinio pour Fast ForWord.


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