vendredi , 21 février 2020
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la diaspora française de Londres dans l’expectative


Alors que le Royaume-Uni quitte officiellement l’Union européenne le 31 janvier, les quelque 110 000 Français de Londres sont dans l’attente. Beaucoup s’inquiètent des démarches administratives à effectuer, certains les jugeant même « humiliantes ». Explications et témoignanges.

En sortant de la station de métro South Kensington, non loin du palais de Buckingham, difficile de se croire encore dans la capitale britannique. Ici, les passants parlent français autant qu’ils parlent anglais. Fromagerie, boulangeries, cafés très « frenchy » et le prestigieux lycée Charles-de-Gaulle se côtoient dans ce quartier chic appelé « Frog valley » (« la vallée des grenouilles ») par les Londoniens. Pour tout francophile qu’il soit, ce petit microcosme est, comme le reste du pays, concerné par la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne le 31 janvier.

Sur Harrington Road, non loin de l’Institut français, la librairie La Page propose en devanture le dernier Orsenna et le livre choc de Vanessa Springora. Derrière le comptoir, Éléonore et Emma haussent les épaules, moins d’une semaine avant l’échéance. « Le Brexit, ça fait depuis tellement longtemps qu’on en parle, on est surtout un peu blasées maintenant. À la limite, maintenant qu’on est sûres qu’il aura lieu, on est plus tranquilles. Finis les allers-retours sans fin. Et si on doit partir, on trouvera bien du travail ailleurs. » Il faut dire que la sortie juridique du Royaume-Uni de l’UE, trois ans après le référendum, ne changera rien dans l’immédiat pour les ressortissants européens qui y résident. L’accord négocié par le Premier ministre Boris Johnson avec Bruxelles prévoit l’ouverture fin janvier de la période de transition, et des négociations sur l’avenir des relations. Jusqu’à la fin de l’année 2020, les Britanniques continueront d’appliquer les règles européennes et d’en bénéficier, sans siéger dans les institutions.

300 000 Français au Royaume-Uni

Près de 150 000 Français sont inscrits sur les registres consulaires au Royaume-Uni, en grande majorité dans le quart sud-est du pays incluant Londres, pour une population réelle avoisinant les 300 000. La plupart, sans être réellement inquiets pour le moment, sont surtout dans l’expectative. Depuis le référendum sur le Brexit en 2016, l’ambassade de France n’a noté aucune inflexion notable dans les arrivées et les départs des Français au Royaume-Uni, qui accueille depuis longtemps tant les cadres dynamiques et les auto-entrepreneurs que les jeunes en quête d’un petit boulot et de l’opportunité de d’apprendre la langue. « La consternation était très forte dans la communauté après 2016, il y avait beaucoup de peine, le sentiment de ne plus être le bienvenu. Le Brexit a eu un aspect émotionnel très fort chez ceux qui sont installés ici depuis longtemps. L’effet de choc s’est un peu atténué depuis et les autorités britanniques, en particulier le maire de Londres, ont beaucoup insisté sur le fait que les Européens qui vivaient ici au moment du Brexit étaient ici chez eux », assure une source diplomatique.

« Nous avons eu plus d’inscriptions en 2019 qu’en 2018, confie Fabien Maero, responsable du centre Charles-Péguy de Londres, qui aide les Français nouvellement arrivés à s’installer dans la ville et trouver un emploi. Tout au plus avons-nous eu quelques appels de personnes qui comptaient venir au Royaume-Uni en février, et qui ne savaient pas s’il fallait demander un visa. Mais la plupart savent qu’ils peuvent encore profiter de Londres comme avant pendant un an. » Lui-même présent dans la capitale britannique depuis 2010, il se dit fatigué par les conversations sur le Brexit, mais affirme ne pas avoir ressenti davantage de stigmatisation à son égard, en tant qu’étranger, depuis 2016. « Ce qui m’a le plus énervé, c’est la campagne du référendum et tous les mensonges qui l’ont accompagnée. »

Quel statut après décembre 2020 ?

Que ce soit parmi les classes aisées de South Kensington ou ailleurs dans le reste de la ville aux loyers exorbitants, la principale inquiétude qui agite les conversations des Français de Londres est celle de leur statut après le Brexit. Depuis le 6 décembre, le gouvernement britannique a commencé à mettre en place le « settled status » (statut de résident permanent), équivalent d’un droit de résidence à durée illimitée, pour les ressortissants européens et les membres de leur famille résidant au Royaume-Uni. Ce sésame nécessitant une inscription rapide en ligne doit leur permettre de continuer à travailler, étudier et accéder aux prestations sociales et services du pays dans les mêmes conditions qu’avant le Brexit. En principe, tous les citoyens européens installés dans le pays avant le 31 décembre 2020 pourront en bénéficier. « Nous avons été intransigeants lors des négociations à Bruxelles pour garantir les droits des citoyens européens. Cela a été discuté dès la première phase des négociations, dans l’accord de retrait. Il n’y aura pas de retour en arrière là-dessus », affirme la source diplomatique. En principe, pas de quoi s’inquiéter. Pourtant, le doute est là.

C’est à la représentation de la Commission européenne à Londres, où flottent côte à côte l’Union Jack et le drapeau européen, à deux pas du palais de Westminster, siège du gouvernement britannique, que Nicolas Hatton donne rendez-vous. Ce Français présent en Angleterre depuis 1995 dirige l’organisation The3million, créée par des citoyens européens après le référendum de 2016 et qui milite pour protéger les droits des trois millions de ressortissants des 27, plus la Suisse, la Norvège et l’Islande. « Il est vrai qu’après le 31 janvier, rien ne va changer pour ceux qui habitent déjà ici. Le problème, c’est l’incertitude pour ce qui viendra après », explique-t-il. Son organisation a mené avec une historienne de l’université de Northumbria un sondage auprès des citoyens européens sur la question du « settled status », auquel 400 Français ont participé. « Beaucoup nous disent trouver insultant, voire humiliant, de devoir faire une demande en ligne, surtout ceux qui vivent ici depuis longtemps, car ça équivaut à demander une faveur. Nous demandons depuis 2017 à ce qu’un enregistrement administratifclassique soit mis en place », développe Nicolas Hatton.

« Comment avoir confiance dans le gouvernement ? »

Lors du sondage, les personnes interrogées se sont surtout dites « anxieuses », « en colère », et « pas les bienvenues ». Cela explique en partie, selon Hatton, le fait que seuls 100 000 Français aient pour l’instant fait une demande de « settled status », qu’il est possible d’effectuer jusqu’au 30 juin 2021. « Après cette période de grâce, ceux qui n’auront pas fait la démarche seront des clandestins. » Il s’inquiète surtout des personnes âgées, non connectées ou installées depuis tellement longtemps qu’elles se sentent plus Britanniques que Françaises, ou des personnes défavorisées comme les sans-abri ou les Roms.

L’autre inquiétude vient de l’inexistence de pièce d’identité physique au Royaume-Uni, où tout est numérisé. Pour beaucoup de Français qui, jusqu’alors, n’avaient pas de problème pour trouver un logement ou un travail, devoir justifier d’un « settled status » numérique pourrait entraîner des discriminations. C’est pourquoi 90 % des sondés disent vouloir une preuve physique de statut. « La vérité, c’est qu’après tous les mensonges des campagnes du Brexit et des dernières législatives, les Européens ont perdu toute confiance dans le gouvernement et le ministère de l’Intérieur », analyse Nicolas Hatton.

Dans sa petite maison victorienne qu’elle partage avec trois colocatrices à Mile End, dans l’Est de Londres, Laura, Française installée en Angleterre depuis cinq ans, perd patience devant le mail qu’elle a reçu après sa demande de « settled status ». « Il est clairement indiqué sur ce document qu’il ne s’agit pas d’une preuve physique de mon statut, qui sera seulement vérifiable en ligne. Donc je dois leur faire confiance pour conserver mes données. Mais comment voulez-vous qu’on ait confiance dans le gouvernement, surtout après des épisodes comme le scandale de Windrush ? », s’emporte-t-elle. Elle évoque cet épisode de 2018 où 50 000 travailleurs du Commonwealth arrivés en Angleterre de 1948 à 1973 se sont retrouvés menacés d’expulsion, faute de document prouvant leur droit de résider dans le pays. Certains se sont vus refuser l’accès aux soins médicaux, ou ont perdu leur emploi. La ministre de l’Intérieur de l’époque avait dû démissionner, et la politique migratoire de l’ancienne Première ministre Theresa May avait fortement été remise en cause. « Nous voulons être sûrs que la même chose ne se produira pas pour les citoyens européens », avait lancé Guy Verhofstadt, référent pour le Brexit au Parlement européen, en avril 2018. Pour Laura, « avec quelqu’un comme Boris Johnson au pouvoir, tout est possible ».


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