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La mortalité en Suisse a atteint en 2020 des niveaux inédits depuis 100 ans


Un technicien prépare l’entrée d’un cercueil dans l’un des fours de crémation du centre funéraire du cimetière Saint Georges à Genève. Keystone / Salvatore Di Nolfi

Un nombre de décès exceptionnel a été enregistré en 2020 en Suisse. Étroitement liée à la Covid-19, cette surmortalité a surtout frappé les seniors et certains cantons, dont Genève et Fribourg. Des chiffres qui interrogent aussi sur le bilan officiel de la pandémie. Explications.

Ce contenu a été publié le 13 janvier 2021 – 14:00

Valentin Tombez, RTS

La pandémie ne tue pas que des personnes déjà en fin de vie. Les chiffres de la mortalité 2020, publiés mardi après-midi par l’Office fédéral de la statistiqueLien externe, viennent définitivement enterrer cette idée.

En 2020, l’OFS prévoyait environ 68’400 décès, toutes causes confondues, pour la période allant du 30 décembre 2019 au 3 janvier 2021. Finalement, submergée par la Covid-19, la Suisse en a enregistré plus de 75’900, soit 7500 disparitions de plus qu’attendu (+11%).

Un élément souligne le caractère inédit de cette année: il faut remonter à la grippe espagnole de 1918 pour trouver un nombre de décès aussi élevé (lire encadré en fin d’article).

Plus récemment, le dernier épisode de surmortalité remonte à 2015. Une violente grippe suivie d’une canicule avaient provoqué un excès déjà inhabituel d’environ 2500 décès. En 2020, la surmortalité s’avère donc trois fois plus importante, et ce malgré les mesures exceptionnelles mises en oeuvre pour limiter l’impact de la pandémie.

Pics marqués dès 70 ans

Cette surmortalité ne touche toutefois pas toute la population. Pour les moins de 65 ans, le bilan annuel reste proche des prévisions de l’OFS (+3%).

A l’image des victimes de la Covid-19, l’excès de décès concerne surtout les seniors. Il se monte à environ 7200 chez les plus de 65 ans.

S’agit-il uniquement de personnes déjà en fin de vie? Non. Les données détaillées par tranches d’âges montrent une nette hausse de la mortalité dès 70 ans, quand l’espérance de vie est encore de 17 ans à cet âge.

La 2e vague quatre fois plus meurtrière

Un autre élément vient infirmer l’hypothèse selon laquelle l’épidémie n’emporte que des personnes sur le point de mourir: seule une petite partie des décès de la première vague ont été «compensés» durant l’été.

Mais reprenons depuis le début de l’année 2020. Avant l’arrivée de la Covid-19, 700 personnes de moins qu’attendu sont décédées durant l’hiver, en raison notamment d’une grippe peu virulente.

Le nombre de morts a décollé à partir de la mi-mars, quand l’épidémie a frappé la Suisse. Ce premier pic de surmortalité a duré six semaines et totalisé un excès de 1750 disparitions. A l’image des indicateurs de l’épidémie, la surmortalité est retombée à la fin du mois d’avril.

C’est à partir de là qu’aurait dû se produire une période de forte sous-mortalité si les victimes du coronavirus n’étaient constituées que de personnes déjà en fin de vie. Or, durant les cinq mois suivant la première vague, l’OFS n’a enregistré qu’une légère sous-mortalité (-600 décès). Celle-ci n’a de loin pas compensé l’excès de morts du printemps.

Puis, mi-octobre, au début de la deuxième vague, les chiffres ont à nouveau explosé. Contrairement à la première vague, le pic de surmortalité a grimpé plus haut et duré plus longtemps.

Le bilan officiel de l’épidémie sous-évalué?

Le bilan de la 2e vague en 2020 s’avère ainsi quatre fois plus élevé que celui de la première vague, avec un excès de près de 7100 décès de la mi-octobre à la fin de l’année.

Au final, les deux vagues de Covid-19 ont donc provoqué 8850 décès de plus qu’en temps normal. Un bilan supérieur aux 7400 morts imputés au coronavirus, d’après les données de l’Office fédéral de la santé publique pour la même période.

Comme les données de l’OFS n’indiquent pas la cause des décès, il n’est pour l’heure pas possible de connaître l’origine de cette différence. Certains spécialistes y voient une possible sous-évaluation des statistiques officielles mêlées à des effets collatéraux de la crise.

«D’une part, il y a des personnes qui ont pu décéder sans avoir pu être diagnostiquées Covid et qui sont dans les statistiques de l’excès de mortalité», estime l’épidémiologiste Antoine Flahault, interrogé par le 19h30. «Et puis, il y a peut-être des personnes qui ont pu avoir des pathologies pas prises en charge de façon tout à fait appropriée parce qu’il y a eu un certain engorgement des hôpitaux ou un manque d’accès aux soins au moment des crises particulières de Covid-19 dans certains cantons.»

Genève et Fribourg lourdement endeuillés

Certaines régions affichent effectivement des bilans bien plus lourds que d’autres. L’excès de décès est réparti de manière très inégale à travers le pays, bien que toutes les régions du pays enregistrent davantage de décès qu’attendu, d’après les chiffres de l’OFS, qui publie des données détaillées pour 18 des 26 cantons.

D’un côté, certains régions ont été particulièrement endeuillées. C’est le cas de Genève, de Fribourg et du Tessin, qui ont enregistré une mortalité 20% supérieure aux prévisions. Au plus fort de la pandémie, ces cantons ont connu des semaines avec près du triple du nombre habituel de décès.

En revanche, l’excès de décès est resté minime dans d’autres régions. Dans les Grisons et Bâle-Ville, celui-ci se monte à environ 2%. Ce chiffre peut s’expliquer par des fluctuations naturelles et ne témoigne pas d’une surmortalité exceptionnelle.

Mais les cantons épargnés en 2020 ne sont pas pour autant à l’abri de la pandémie, la mortalité restant à des niveaux historiques à travers le pays en ce début d’année.

Autant de décès mais moins de surmortalité qu’avec la grippe espagnole

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Pour retrouver autant de décès qu’en 2020 en Suisse, il faut remonter très loin. En 1918, précisément, quand sévissait une… pandémie.

La grippe espagnole avait alors provoqué une hausse d’environ 40% des disparitions par rapport aux années précédentes. Cette surmortalité, nettement supérieure à celle enregistrée en 2020, s’était produite alors que la Suisse comptait une population bien plus modeste et dans des conditions sanitaires incomparables.

Le taux de mortalité, c’est-à-dire le nombre de décès pour 1000 habitants durant l’année, permet d’évaluer l’évolution des décès en tenant compte de la population. Cet indicateur baisse depuis des décennies grâce à l’amélioration du système de santé et des conditions de vie.

Avec la surmortalité de 2020, il devrait remonter à environ 8,7, contre 7,9 en 2019. Il retrouverait ainsi le niveau atteint à la fin des années 1990. Pour trouver un recul similaire, il faut remonter à 1944, une année notamment marquée par la tuberculose en Suisse.


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