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La Suisse ne doit pas céder face au terrorisme iranien

Ce contenu a été publié le 31 août 2020 – 16:28

Neda Amani

En 1990, l’Iran a tué un membre de l’opposition sur sol suisse. Aujourd’hui, la justice helvétique a décidé de clore l’affaire, les faits étant prescrits. Ce n’est pas acceptable, écrit la militante des droits humains Neda Amani.

Le terrorisme et les crimes contre l’humanité ne doivent pas être prescrits. Ce principe doit aussi s’appliquer à la Suisse. Et il doit en particulier s’appliquer dans le cas du régime iranien, principal promoteur du terrorisme dans le monde.

Neda Amani

préside l’Association de la jeunesse iranienne en Suisse. Elle milite depuis des années pour le respect des droits humains en Iran et pour les réfugiés en Suisse.

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Le fait que la Confédération permette la prescription d’une affaire aussi sensible que celle-ci choque.

La Suisse en a récemment informé le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI). Dans une lettre datée de juin, le gouvernement helvétique a annoncé aux opposants au régime iranien en exil ici que l’assassinat de Kazem Radjavi, le représentant du CNRI en Suisse, était prescrit.

Kazem Radjavi a été abattu sur territoire suisse en 1990 lors d’une action commando des terroristes du régime iranien.

Que sait-on de cette affaire à l’heure actuelle?

Le 24 avril 1990, des terroristes envoyés par Téhéran ont assassiné le militant des droits humains et avocat iranien Kazem Radjavi alors qu’il rentrait de Genève à son domicile de Tannay. Sa voiture rouge conduite par un chauffeur était suivie de deux voitures. L’une d’elles a été flashée par un radar alors qu’elle dépassait le véhicule de Radjavi pour lui couper la route. Le deuxième véhicule s’est alors placé à côté de celui de la victime, avant d’ouvrir le feu. Les tirs ont d’abord tué le conducteur de la voiture rouge. Six balles ont ensuite touché Rajavi, qui est mort sur place.

La voiture de Kazem Radjavi après l’assassinat. Keystone

Kazem Radjavi était le frère de Massoud Radjavi, le leader de la résistance iranienne. Il était également le représentant du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI) aux Nations unies à Genève. Il était un éminent défenseur des droits humains, titulaire de six doctorats en droit, en sciences politiques et en sociologie. 

En 1979, la révolution islamique a eu lieu en Iran. Les mollahs ont pris le pouvoir. La détermination de Radjavi à combattre le nouveau gouvernement, qui a foulé aux pieds les droits humains, a conduit à sa nomination en tant que rapporteur spécial des Nations unies pour l’Iran.

«Nous allons vous tuer!»

Dans la salle du siège des Nations unies, un diplomate de la nouvelle République islamique lui a crié: «Nous allons te tuer!» En 1986, l’ayatollah Khomeini, le Guide suprême de la révolution, a émis une fatwa pour l’assassinat de Kazem Radjavi.

Kazem Rajavi à une manifestation à Genève. Keystone / Max Vaterlaus

Un jour après l’affaire de meurtre, le frère de Radjavi, Massoud, envoie un télégramme au président suisse de l’époque Arnold Koller, dans lequel il cite les noms de deux diplomates iraniens de haut rang qui auraient été impliqués dans l’opération. L’une des voitures utilisées par les terroristes est retrouvée près de l’aéroport, la seconde dans l’enceinte de la mission iranienne auprès des Nations unies à Conches.

Des enchevêtrements jusqu’au sommet

Au cours de son enquête, Roland Chatelain, juge d’instruction vaudois, découvre l’implication de nombreux hauts représentants du gouvernement iranien dans le meurtre minutieusement planifié. Son successeur rendra l’information publique par la suite.

En 2006, la justice suisse émet un mandat d’arrêt international à l’encontre d’Ali Fallahian, alors ministre des Services secrets iraniens, pour complicité dans cet attentat.

Les enchevêtrements s’étendent jusqu’au sommet du gouvernement iranien actuel. Selon les documents du CNRI, outre Fallahian, Ali Khamenei, le Guide suprême du régime iranien, et Hassan Rohani, le représentant de Khamenei à l’époque, étaient également impliqués dans cet assassinat, ainsi que dans d’autres complots de meurtre contre des dissidents à l’étranger.

L’actuel président iranien Hassan Rohani (à gauche) et le guide suprême de la révolution islamique, l’ayatollah Ali Khamenei feraient partie des commanditaires de l’attentat. Keystone / Iranian Leader Office Handout

Ce ne sont pas de simples conjectures de l’opposition. Les cas sont bien documentés.

Dans le mandat d’arrêt international émis par la Suisse en 2006 contre Ali Fallahian, on peut lire: «L’exécution de Kazem Radjavi a été soigneusement planifiée. Des équipes de commandos sont arrivées en Suisse en octobre 1989, puis fin janvier et début février 1990 et enfin du 10 au 24 avril 1990 (…). L’enquête a révélé que 13 personnes ont été impliquées dans la préparation et l’exécution du meurtre.

Ils possédaient des passeports de service iraniens avec la mention «en mission». Certains de ces documents avaient été délivrés le même jour à Téhéran. Tous ont été émis sur ordre du ministère sous la direction d’Ali Fallahian.»

Les États-Unis désignent les meurtriers

En mémoire des victimes du terrorisme, le département d’État des États-Unis a annoncé le 25 août des restrictions de visa pour 14 ressortissants iraniens pour leur implication dans des violations flagrantes des droits humains au nom du régime iranien. 13 de ces 14 restrictions de visa concernent précisément les agents iraniens impliqués dans le meurtre de Kazem Radjavi.

Les terroristes, qui se sont fait passer pour des diplomates iraniens, agissaient sur ordre de leur gouvernement pour faire taire l’opposition. Ils voulaient montrer que personne n’est à l’abri du régime iranien, où qu’il vive, écrit le département d’État américain dans sa déclaration.

La résolution 1566 du Conseil de sécurité des Nations unies définit les actes terroristes comme ceux qui sont commis «dans l’intention de causer la mort ou des blessures graves ou la prise d’otages dans le but de semer la terreur, d’intimider une population ou de contraindre un gouvernement».

Le terrorisme d’État par définition

Le cas de Kazem Radjavi remplit toutes les conditions pour être jugé comme terrorisme – comme terrorisme d’État. Son meurtre a servi à intimider non seulement l’opposition iranienne, mais aussi toutes les personnes qui ont l’intention de faire obstacle au gouvernement iranien. Les commanditaires de cet attentat n’ont encore été traduits en justice nulle part.

Les considérations économiques et politiques ne justifient pas un partenariat avec le terrorisme. Pour y faire face, des mandats d’arrêt doivent être délivrés à l’encontre de ceux qui ont ordonné et commis le crime. Les auteurs devraient être traduits en justice, au moins par contumace.

L’affaire du meurtre de Radjavi, commis sur le sol suisse, au centre de Genève, ne doit pas être classée maintenant. Par ailleurs, la décision de la Suisse de clore le dossier est une insulte aux valeurs que la Suisse défend: la démocratie, les droits humains et la justice. C’est un agenouillement politique devant le fascisme religieux qui dirige l’Iran.

L’action de la Suisse va encourager le régime à commettre de nouveaux meurtres. Le classement de ces actes encouragera aussi le terrorisme.

Au nom du peuple iranien, je demande donc au gouvernement suisse de ne pas clore le dossier. Je demande à la société suisse de faire preuve de solidarité.

Une version plus détaillée du texte peut être trouvée ici.


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