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La Suisse se retire d’Amérique latine – et ensuite?


En Haïti, la DDC finance un projet d’eau potable. 2017 Flurina Rothenberger, All Rights Reserved

À l’avenir, la Suisse entend concentrer géographiquement son aide au développement. Elle se retire donc d’Amérique du Sud. Qu’est-ce que cela signifie pour les projets en cours?

Ce contenu a été publié le 21 septembre 2020 – 00:00

En Haïti, la Suisse soutient six communes dans la création d’un accès équitable à l’eau potable et aux installations sanitaires, afin que les gens aient de l’eau propre et des toilettes.

La Suisse aide aussi les organisations agricoles locales à s’engager pour une politique qui favorise les petites exploitations. Elle veut ainsi aider les paysans à se défendre contre les importations subventionnées, en provenance notamment des États-Unis.


À Cochequesera (Pérou), la DDC a construit des latrines sèches, afin que l’eau de source reste propre. Andreas Steiner, Sdc

Mais tout cela sera bientôt fini. Le Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) se retire d’Amérique latine et va réaffecter les fonds ainsi libérés à l’Afrique du Nord, au Proche-Orient et à l’Afrique subsaharienne.

La raison: le Conseil fédéral veut concentrer géographiquement la coopération au développement du DFAE. «En comparaison internationale, la coopération suisse est présente dans un nombre élevé de pays, ce qui augmente le risque de dispersion des efforts et de baisse d’efficacité et d’efficience», écrit-il dans le message sur la nouvelle stratégie de coopération internationale 2021–2024.

L’efficacité se perd

L’œuvre d’entraide suisse Helvetas regrette ce retrait d’Amérique latine. «Il y a encore dans ces pays de très nombreux pauvres qui ont besoin de notre soutien», rappelle Esther Belliger, coordinatrice régionale d’Helvetas pour l’Amérique latine et les Caraïbes. Les structures étatiques sont souvent fragiles, et «la violence et le crime sont quasi quotidiens».

À propos des projets en Haïti, par exemple, elle avertit que si la Suisse se retire prématurément, les communes et les organisations paysannes n’en sont pas encore au point de pouvoir atteindre seules les objectifs. La Direction du développement et de la coopération (DDC) soutient des programmes efficaces sur la durée et associe les institutions et les organisations locales. «Si la DDC se retire d’Amérique latine, elle laissera ses partenaires seuls en chemin», avertit Esther Belliger.

«Ces régions nous concernent davantage»

Ce retrait est-il sensé? La consultation a montré que les œuvres d’entraide sont divisées sur la question.

«La vraie question serait: où la Suisse, avec son savoir-faire et son budget limité, peut-elle être la plus efficace?»

Samuel Bon, directeur de Swisscontact

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«Nous saluons le fait que la Suisse essaie de se concentrer géographiquement», déclare Samuel Bon, directeur de l’organisation de développement Swisscontact, proche de l’économie. «Car à la différence d’autres pays, la Suisse n’a pas un budget énorme pour l’aide au développement». Donc, plus son engagement est large, plus la valeur par pays est basse.

«Pour des raisons purement politiques, je peux comprendre pourquoi la Suisse préfère la région méditerranéenne, avec le Proche-Orient, les Balkans occidentaux et l’Afrique, à l’Amérique latine. Ces régions sont plus proches de nous et nous concernent simplement davantage», poursuit Samuel Bon, évoquant ainsi également le thème de la migration.

Il n’en a pas moins une objection: «Le critère le plus raisonnable pour établir des priorités serait: où la Suisse, avec son savoir-faire et son budget limité, peut-elle être la plus efficace? Et ainsi, peut-être que nous resterions en Amérique latine car il se pourrait que la Suisse puisse en faire davantage avec son budget en Amérique centrale que dans un pays d’Afrique centrale.»

Que vont devenir les projets?

Selon Samuel Bon, il est de toute façon exagéré de dire que la Suisse se retire d’Amérique latine. «Le Seco [Secrétariat d’État à l’économie] continue d’y être actif. Et il y a aussi les crédits que la Suisse accorde à la Banque interaméricaine de développement, par laquelle de l’argent parviendra en Amérique latine.» En outre, la Suisse est toujours prête à fournir une aide d’urgence en cas de catastrophe.

Néanmoins, la question demeure: qu’adviendra-t-il des projets suisses en Amérique latine si la Suisse se concentre sur d’autres régions? Qui peut prendre ces projets en charge et comment va se passer le transfert?

Nous avons posé la question au DFAE. Voici la réponse: «Le retrait progressif de la région Amérique latine et Caraïbes permettra de mener à bien les projets en cours d’ici 2024 de manière ordonnée, de sorte que l’engagement continuera à avoir un impact après la fin de la coopération», nous écrit le porte-parole Georg Farago.

Sur la reprise des projets par d’autres organisations, on ne peut rien dire de concret pour l’instant. Les discussions sont en cours.

En ce moment, la DDC élabore des plans de sortie de tous les pays concernés et les mettra en œuvre après la fin des débats parlementaires. «Ce faisant, elle se base sur l’expérience acquise lors de la sortie du Pakistan, du Vietnam ou de l’Equateur», écrit encore Georg Farago.


À Wariperca (Pérou), l’assemblée communale discute des problèmes et des solutions liés au système communautaire d’eau potable. Andreas Steiner, Sdc

Les ONG suisses vont-elles sauter dans la brèche?

Si le Département des Affaires étrangères se retire d’Amérique latine, d’autres pays, des organisations internationales ou des ONG suisses pourraient-ils théoriquement reprendre les projets?

«Je ne sais pas si des ONG suisses vont sauter dans la brèche», admet Samuel Bon de Swisscontact. «Elles ne peuvent le faire que si elles ont suffisamment de liquidités, soit une large base de donateurs qui ouvrent leur portemonnaie pour des projets en Amérique latine.» Pour Swisscontact, ce serait plus difficile, car l’organisation ne fait pas de collectes de fonds auprès du public.

Swisscontact maintient ses propres projets en Amérique latine. «Nous voyons d’énormes défis sociaux et économiques, surtout en Amérique centrale», dit Samuel Bon. «Comme l’actuel gouvernement de Washington refoule de nombreux migrants, on voit des générations entières de jeunes gens qui reviennent dans ces pays sans travail et sans perspectives.» On devrait absolument leur donner l’occasion de pouvoir être économiquement productifs.

Car si cela ne marche pas, l’expérience montre que c’est le plus souvent dangereux.

L’ONU critique la nouvelle stratégie suisse d’aide au développement

Le rapporteur spécial sur le droit au développement des Nations Unies se dit préoccupé par la nouvelle stratégie suisse 2021-2024 en matière de coopération internationale. Il critique le fait que la Suisse intègre les coûts du soutien aux demandeurs d’asile dans le budget de la coopération au développement. Cela réduirait les moyens effectivement affectés au pays en développement à quelque 0,4% du PIB, écrit le rapporteur. Il craint également que la Suisse ne veuille lier son aide au développement à ses propres intérêts à long terme. Ceci serait un changement de direction par rapport à l’objectif antérieur qui était de lutter contre la pauvreté.

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