vendredi , 25 septembre 2020
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La Turquie, seule ombre au tableau de la rencontre Merkel

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Emmanuel Macron reçoit la chancelière allemande Angela Merkel, jeudi, au fort de Brégançon. Les deux dirigeants européens évoqueront notamment le regain de tensions avec Ankara en Méditerranée orientale au sujet des explorations gazières menées par la Turquie hors de ses eaux territoriales.

Quand la chancelière allemande Angela Merkel se penchera sur la Grande bleue depuis la terrasse du fort de Brégançon, jeudi 20 août, il y a de fortes chances pour que son hôte, Emmanuel Macron, évoque les tensions avec la Turquie en Méditerranée orientale, 2 000 kilomètres plus à l’Est.

En pleine lune de miel après l’adoption au forceps du plan de relance européen post-Covid, le couple franco-allemand partage un point de vue similaire sur plusieurs sujets brûlants pour l’UE, comme la crise en Biélorussie ou le Brexit. Mais la conduite à tenir face aux ambitions gazières d’Ankara reste un point de dissension entre les deux partenaires.

Renforcement militaire français en Méditerranée orientale

Dans un entretien à Paris Match, publié jeudi matin, le président français affirme ainsi que la politique du président turc Recep Tayyip Erdogan est « une politique expansionniste ; qui mêle nationalisme et islamisme, qui n’est pas compatible avec les intérêts européens » et « facteur de déstabilisation ».

« L’Europe doit voir les choses en face et s’assumer. Je ne suis pas pour l’escalade. Mais, symétriquement, je ne crois pas dans une diplomatie impuissante. On a envoyé le signal que la solidarité européenne avait un sens », ajoute le chef de l’État français, dans une allusion transparente à l’envoi mi-août de deux navires de guerre et de chasseurs Rafale en soutien à la Grèce, qui voyait les navires de prospection turcs entrer dans ses eaux territoriales.

Berlin avait moyennent goûté cette démonstration de force, se contentant alors de « prendre acte » du renforcement militaire français en Méditerranée orientale. Le porte-parole du gouvernement allemand avait plutôt insisté sur la nécessité « d’éviter une nouvelle escalade », une manière détournée d’accuser Paris de faire monter la pression.

Pour le président Macron, il s’agit donc de rallier la chancelière allemande à une politique plus offensive contre la Turquie. Berlin s’est pour le moment drapé dans la position du médiateur, qui évite de répondre aux provocations d’Ankara pour mieux faire baisser les tensions.

Ruée vers les gisements de gaz en Méditerranée

Ce regain de tensions est le dernier épisode en date de la ruée vers les hydrocarbures déclenchée par la découverte de vastes gisements gaziers en Méditerranée orientale. L’envoi mi-août de navires de prospection turcs, sous escorte militaire, dans les eaux territoriales de la Grèce et de la République de Chypre, deux pays membres de l’Union européenne, a provoqué la mise en alerte de la marine grecque.

La prospection du navire turc Oruç Reis autour de l’île grecque de Kastellorizo a ravivé de vieilles et profondes blessures, résultats de siècles de relations tumultueuses entre les deux pays. Pour Athènes, qui s’est débarrassée de la tutelle turque en 1832 après 380 ans d’occupation ottomane, le défi turc évoque la résurgence des ambitions impérialistes de son puissant voisin. Du côté d’Ankara, on n’a pas oublié la tentative grecque de repousser militairement les Turcs vers l’Anatolie profonde, au moment du démantèlement de l’empire ottoman après la Première Guerre mondiale.

De manière plus prosaïque, ce chapelet d’îles sous souveraineté grecque à quelques kilomètres des côtes turques – le cas extrême étant justement Kastellorizo, située à 2 kilomètres de la ville turque de Kaş et plus de 550 kilomètres de la Grèce continentale – frustre les ambitions gazières d’Ankara.

Le point rouge désigne la localisation de l’île grecque de Kastellorizo sur la carte © Capture d’écran Google Maps

Plutôt que de négocier pour se partager un hypothétique pactole, les deux voisins se sont lancés dans une course aux soutiens extérieurs. La Turquie tente ainsi d’élargir sa zone d’influence avec un accord controversé signé en 2019 avec le gouvernement libyen, créant un « couloir maritime » imaginaire entre les deux pays empiétant sur les zones exclusives grecques et chypriotes. Athènes a répliqué avec un accord similaire signé avec l’Égypte, qui veut également sa part du gâteau.

Des conflits entrelacés avec la guerre en Libye

Sur le papier, la position française dans cette confrontation apparait claire : il s’agit de défendre le droit international et la souveraineté de deux États membres de l’Union européenne. Pourtant, l’empressement de Paris à se porter au secours d’Athènes suscite une méfiance non dissimulée du côté de Berlin, mais aussi de Washington.

La France est en effet impliquée dans une guerre diplomatique larvée avec la Turquie en Libye, où les deux pays soutiennent des camps distincts. L’intervention militaire turque dans la région de Tripoli, fin 2019, a remis sur selle le gouvernement libyen reconnu par l’ONU, contrecarrant ainsi les plans de Paris, qui, avec ses alliés émiratis et égyptiens, pariait plutôt sur le maréchal Haftar. Une posture française sur la Libye déjà controversée au sein de l’Union européenne et de l’Otan.

Si l’Élysée a affirmé dans un communiqué qu’il n’y avait « pas de contradiction sur le fond » entre Paris et Berlin sur la question turque, reste à leurs dirigeants de se mettre d’accord sur une politique commune, au-delà des déclarations attendues sur le respect du droit international.

 




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