mardi , 31 mars 2020
Accueil » Actualité » La viande in vitro est-elle vraiment meilleure pour la planète ?

La viande in vitro est-elle vraiment meilleure pour la planète ?

ALIMENTATION – L’égérie de l’édition 2020 du Salon de l’Agriculture est une Charolaise de 6 ans nommée Idéale. Dans quelques années, cette tête d’affiche sera-t-elle remplacée par un steak artificiel? Ce n’est pas impossible, tant la viande in vitro a tout pour fasciner. Au-delà du côté futuriste de la production d’un steak dans une boîte de Petri, elle porte en elle les espoirs d’un monde sans souffrance animale mais aussi moins polluant pour la planète.

Pourtant, derrière les annonces spectaculaires des start-up privées misant beaucoup sur cette nourriture de demain, nombreuses sont les questions en suspens. Quel sera son coût? Est-il possible de produire de la viande in vitro de manière industrielle? Possédera-t-elle les mêmes qualités gustatives et nutritives? Polluera-t-elle réellement moins que l’élevage intensif?

Pour répondre à cette dernière question, nombreuses sont les hypothèses. Quelques études scientifiques se sont penchées sur le sujet, mais elles sont obligées de spéculer sur les critères qui permettraient la production à grande échelle de viande in vitro. Car, pour l’instant, on sait peu de choses de ces bouts de viande artificiels.

De nombreuses start-up privées se sont emparées de ce marché depuis la fabrication du tout premier “frankenburger”, dégusté en 2013 par le chercheur de l’université de Maastricht, Mark Post, et qui avait coûté la bagatelle de 250.000 euros. Parmi celles-ci, Mosa Meat, Aleph Farms, ou encore Memphis Meats. 

Problème: “sauf avancées spectaculaires, ces start-up ne communiquent pas beaucoup et on ne sait pas vraiment ce qu’il se passe”, souligne Jean-François Hocquette, directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), spécialiste de la viande, contacté par Le 4Suisse.

Amas de fibres musculaires

Difficile, donc, de savoir précisément quels sont leurs modes de production. Ce qu’on sait, c’est que tout commence par un prélèvement de cellules souches sur le muscle de l’animal. Ces cellules sont ensuite placées dans un environnement propice à leur développement, en l’occurrence, pour le moment, une boîte de Petri. Les cellules se multiplient alors jusqu’à former un morceau de tissu musculaire qui, pour l’instant, ne ressemble que peu, voire pas, à de la viande. “Nerfs, vaisseaux sanguins, cellules de matière grasse, tout ça s’organise en fonction de l’activité et de la croissance du muscle chez l’animal. Or on n’a pas tout ça dans une boîte de Petri, on a un amas de fibres musculaires qui ne sont pas organisées comme dans un vrai muscle”, souligne Jean-François Hocquette.

Mais mettons ce débat de côté. Fibres, tissu, muscle, viande in vitro, quelle que soit la manière dont on le nomme, cet aliment du futur polluera d’une manière ou d’une autre, par sa fabrication, la planète. Même s’il est difficile d’évaluer son impact à l’échelle industrielle, plusieurs études ont tenté d’estimer le coût environnemental de la viande in vitro si elle devenait un produit phare de l’alimentation humaine.

En 2011, des chercheurs de l’université d’Oxford étaient formels: par rapport à l’élevage industriel, la production de viande in vitro sera moins coûteuse pour l’environnement, notamment en termes de gaz à effet de serre. “Nos recherches montrent que la viande in vitro pourrait faire partie de la solution pour nourrir la population mondiale croissante et, en même temps, réduire les émissions et économiser en énergie et en eau. En d’autres termes, la viande in vitro est potentiellement un moyen bien plus efficace et écologique de mettre de la viande dans nos assiettes”, affirmait Hanna Tuomisto, qui avait mené l’étude.

Le chiffre avancé par cette étude est, il faut le dire, spectaculaire: les émissions de gaz à effet de serre seraient réduites de 96%. Sachant que celles-ci-, dont une grande partie résulte de la fermentation entérique des ruminants, représentent aujourd’hui 14,5% des émissions de gaz à effet de serre. 

Méthane vs dioxyde de carbone

Mais en 2015, une autre étude vient affirmer le contraire des recherches de l’université d’Oxford. “Fabriquer de la viande in vitro demande plus d’énergie industrielle, souvent produite en brûlant des combustibles fossiles, que le porc, la volaille et peut-être même le bœuf”, est-il indiqué dans celle-ci. Elle montre en fait que la culture de cellules requiert beaucoup d’énergie, et que remplacer une production d’énergie par une autre n’est pas forcément la solution adéquate.

Une étude de 2019 permet d’y voir plus clair. Celle-ci, également réalisée par des chercheurs de l’université d’Oxford, publiée dans la revue Frontiers in Sustainable Food Systems, explique que le réchauffement climatique est en effet moins important avec la viande in vitro… Mais à long terme, cette affirmation n’est plus vraie.

Pour comprendre comment la vapeur se renverse, il faut distinguer les différentes émissions produites par ces deux modes de production. D’un côté, le méthane (CH4), et de l’autre, principalement du dioxyde de carbone (CO2). Les ruminants sont responsables de l’émission de méthane. En passant à une production in vitro, on réduit le méthane. On émet alors principalement du CO2. Moins de méthane, un peu plus de CO2, en faisant un calcul à court terme, les chercheurs sont arrivés à la conclusion que la viande in vitro polluait moins.

Mais c’était sans compter les effets à long terme du CO2, ce que l’étude de 2019 prend, elle, bien en compte. “Par tonne émise, le méthane a un impact bien plus important que le dioxyde de carbone sur le réchauffement. Cependant, il ne reste dans l’atmosphère que pendant douze ans environ, alors que le dioxyde de carbone s’accumule pendant des millénaires”, affirme auprès de la BBC Raymond Pierrehumbert, co-auteur de l’étude. Au regard de ces nouvelles recherches, dans 450 ans, un élevage intensif même très polluant devient préférable à la production de viande in vitro. 

Pour autant, pour Jean-François Hocquette, il est toujours “difficile d’affirmer haut et fort que l’un serait meilleur que l’autre, il n’y a pas de consensus”. Il poursuit en évoquant d’autres problèmes sous-jacents à la production de viande in vitro qu’il faudrait réussir à estimer: “le maintien de la biodiversité, puisque les pâturages y contribuent, mais aussi la quantité d’eau utilisée ainsi que sa qualité”, indique-t-il.

Eau, chauffage, pâturage

On sait aujourd’hui quelle quantité de méthane les ruminants émettent ou quelle quantité de CO2 les tracteurs ou le chauffage des élevages produisent. On sait également estimer le nombre de litres d’eau nécessaire pour concevoir un steak. Mais comment estimer, par exemple, quelle quantité d’eau sera nécessaire pour nettoyer demain les incubateurs géants qui produiront des steaks in vitro? Comment évaluer le coût en CO2 du chauffage de ces incubateurs? Les réponses sont d’autant plus difficiles à donner que les start-ups restent discrètes sur leurs modes de production. Dans les différentes études sur le sujet, beaucoup d’hypothèses sont faites sur le nombre d’incubateurs à l’échelle industrielle, leur taille, l’énergie qu’ils consommeraient, pour apporter des réponses.

Bien sûr, la viande in vitro présente un avantage majeur par rapport à l’élevage de masse: celui de l’abolition de la souffrance animale. Pour produire de la viande in vitro, plus besoin d’élever dans des conditions abominables des animaux puis de les tuer. L’un des grands enjeux éthiques de la consommation de viande est résolu.  

Mais pour lutter contre le réchauffement climatique, c’est une autre logique, celle de l’élevage en tant que tel, qu’il faut révolutionner. Et dans ce cas, s’il faut repenser entièrement notre mode de fonctionnement et de consommation, Jean-François Hocquette mise bien plus sur la réduction du gaspillage alimentaire que sur la viande in vitro. Il rappelle en effet, citant un rapport de la FAO, qu’un tiers des aliments produits sur la planète sont gaspillés, ce qui correspond, en termes d’émissions de gaz à effet de serre, à la moitié des émissions produites en un an par les États-Unis ou la Chine.

Changer de système

“On a tendance à oublier que le principal problème est la croissance de l’activité humaine, productrice de gaz à effet de serre. Avant de fabriquer de la viande in vitro, il faudrait faire évoluer le système d’élevage et notre consommation”, affirme-t-il. 

Et ce, d’autant plus qu’on ne sait pas exactement quelle est la philosophie des producteurs de viande in vitro. “Certains sont convaincus qu’il faut changer de système alimentaire, qu’il s’agisse d’impact environnemental ou de bien-être animal, mais d’autres sont dans une pure logique de productivité et veulent simplement proposer une offre supplémentaire”, poursuit le chercheur. 

On ne sait pas non plus quelle sera la consommation de viande dans quelques décennies. “Les alternatives comme les algues, les insectes ou la viande in vitro ne sont pas une nécessité absolue, elles sont surtout explorées pour réduire l’impact environnemental de l’élevage ou pour ne plus avoir à tuer d’animaux”, estimait ainsi Céline Laisney, experte en prospective et veille sur l’alimentation pour AlimAvenir, précédemment interrogée pour Le 4Suisse. La question en filigrane pourrait donc finalement être la suivante: à quel point veut-on remplacer la viande, quitte à polluer différemment, mais pas forcément moins, plutôt que de réduire sa consommation? Quelques années seront encore nécessaires pour connaître la réponse.




Première apparition