vendredi , 7 août 2020
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Le Batman sombre de 2020 est-il le héros que nous méritons?

BANDE DESSINÉE – Urban Comics tire une bordée dédiée à l’univers de Batman! Ou plutôt à l’exhumation des plus dangereux cadavres qui y reposent… Les aspects les plus ténébreux et dérangeants de Bruce lorsqu’il enfile son costume sont méthodiquement décortiqués depuis la réinitialisation de l’univers DC en 2011. Comme si notre réalité appelait la naissance d’un héros beaucoup plus sombre, voire contestable. D’une certaine manière, cette dynamique spécifique semble le pendant d’Injustice, une série consacrée à la dérive de Superman, devenu “guide suprême” d’un régime totalitaire. C’est aussi une contestation nihiliste des premières années du nouveau siècle qui s’épanouit franchement chez DC, et donc forcément dans l’évolution de la Trinité (Superman, Batman, Wonder-Woman). 

 

Bruce Wayne peut-il devenir un héros immortel? Réponse dans Batman. “Last Knight on Earth” (Urban Comics, Collection DC Black Label). Scott Snyder et Greg Capullo conduisent une étrange histoire qui assume une fois encore la noirceur de plus en plus puissante de l’univers du Chevalier Noir. A la source du mal se trouve une volonté des super-héros de faire confiance à la population et d’en finir avec l’ère du secret. A la base de cette initiative apparaît Lex Luthor, encourageant chacun à estimer que les “puissants” lui mentent, qu’il ne faut pas être “sage” et qu’il devient urgent de “manger la pomme dans le jardin d’Éden”, pour sortir enfin du mensonge… Dès lors, le peuple se retourne contre ses héros, choisissant le mal contre le bien, la violence et la sauvagerie contre la discussion et la conciliation. Oméga, un inconnu préparant la domination de tous les esprits de la planète, entend pacifier la Terre en détruisant toutes les volontés; l’asservissement généralisé comme instrument de régulation: voilà qui n’est pas neuf dans la galaxie narrative des méta-humains… Il n’en reste pas moins que le caractère baroque de cette aventure lui donne un certain charme, au goût amer, certes, éclairant néanmoins une potentialité inscrite dans les blessures du sombre justicier. On voit aussi dans ces pages la dénonciation voilée de la tendance de plus en plus répandue au complotisme, que les réseaux sociaux ne cessent d’amplifier, dans la plus parfaite indifférence de tous les citoyens du globe.

 

 

“Harleen” (Urban Comics, Collection DC Black Label) de Stjepan Šejic réveille le personnage, si souvent galvaudé ces dernières années, de la complice et compagne du joker. La virtuosité du dessin fait corps avec la pertinence et la profondeur de l’intrigue et des réflexions philosophiques la sous-tendant. Non seulement cette histoire permet d’éclairer la genèse d’Harley Quinn, mais elle développe par ailleurs avec clarté les logiques intimes qui conduisirent une brillante psychologue à se laisser séduire par le plus grand criminel de Gotham. La rédemption peut-elle vraiment exister? Sommes-nous tous des monstres que seule la civilisation empêche d’émerger, à chaque instant de nos vies? Suffit-il d’une peur intense ou d’une douleur insupportable pour qu’ils parviennent à s’échapper et à régner sur la conscience? Autant d’excellentes questions que Šejic sait déployer dans une parfaite maîtrise artistique et sans jamais susciter l’ennui.

 

 

Que donne une hybridation entre Batman et le Joker? “Le Batman qui rit” (Urban Comics, Collection DC Rebirth), donnant son titre à l’album qui le met en scène. Dans ce tome sous-titré “Les infectés”, on entre avec frayeur dans l’esprit du plus grand détective connu lorsqu’il met son intelligence au service du mal absolu. Venu d’une autre dimension, il utilise les pouvoirs du “Multivers Noir” afin de corrompre six héros qu’il dresse contre Superman et Batman. Joshua Williamson et David Marquez s’en donnent à cœur joie et apportent une densité glaçante au plus grand terroriste de DC! Ce qui suggère la même idée que celle qui habite Harleen: un monstre constitue notre moi le plus véridique. Il s’agit juste de lui offrir la bonne occasion pour qu’il apparaisse.

Notre époque a-t-elle le héros qu’elle mérite ou tente-t-il de nous mettre en garde contre le pire de nous-mêmes? Le Batman des années 2020 pourrait bien prendre des airs de Cassandre…

 




Première apparition