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«Le racisme d’aujourd’hui peut se passer du mot race»


Manifestation anti-raciste à Berne le 11 juillet 2020 dans le cadre du mouvement Black Lives Matter. Keystone / Peter Klaunzer

Le racisme reste jusqu’au bout un thème dominant de la campagne électorale pour les présidentielles américaines. Mais qu’est-ce que le racisme? Entretien avec l’historien Christian Geulen sur l’histoire de l’exclusion et de la haine.

Ce contenu a été publié le 29 octobre 2020 – 09:04

Jakob Schönhagen

Christian Geulen est professeur d’histoire moderne et contemporaine et de sa didactique à Coblence. Il est l’auteur du livre Racisme: l’invention des races humaines.

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swissinfo.ch: Le candidat Joe Biden accuse le président Donald Trump de jeter de l’huile sur le feu du racisme. Avec le mouvement Black Lives Matter, des personnes du monde entier luttent contre les structures racistes. La Suisse discute aussi de monuments ayant un héritage raciste. Tout cela est-il nouveau?

Christian Geulen: Non, cela s’est déjà produit par le passé. Ce qui est nouveau, ce sont les formes de mise en réseau. En matière de contenu, je vois plutôt un réflexe au fait que le racisme est redevenu acceptable ces dernières années. C’est pourquoi les protestations actuelles sont avant tout une réaction à une nouvelle vague de racisme.

Quels sont les mouvements précurseurs de ces manifestations?

Il existe de nombreux exemples relativement récents, comme le mouvement Black Lives Matter lui-même, qui a en fait pris de l’importance pour la première fois dans les années 1990, à la suite des émeutes qui ont suivi l’affaire Rodney King, au cours desquelles des manifestations ont aussi eu lieu contre la violence policière. Si l’on se penche sur l’histoire plus ancienne des États-Unis, on tombe sur le mouvement des droits civiques des années 1960. Et au niveau international, on peut même remonter à la fin du 19e siècle.

Quelles sont les similitudes avec les mouvements plus anciens?

Partout où le racisme est utilisé comme une idéologie d’exclusion, les personnes concernées ou les personnes qui sont solidaires avec elles réagissent par des protestations. Peu de choses ont changé dans ce domaine jusqu’à aujourd’hui.

Pourquoi les gens sont-ils racistes?

Le racisme en tant qu’idéologie sert à introduire un ordre hiérarchique dans la diversité sociale et à le faire respecter. Et cela se produit encore et toujours par vagues.

Le retour du racisme est certainement lié au phénomène de la mondialisation. Depuis la fin de la Guerre froide et avec l’augmentation des mouvements migratoires de ces dernières décennies, nous vivons plus que jamais des situations post nationales. De ce fait, les différences culturelles se rapprochent et il n’existe plus de patrie homogène idéalisable. Mais tant que l’on s’accroche à cet idéal, le racisme est toujours prêt à se légitimer.

D’où vient le terme de «race»?

Il est apparu pour la première fois dans l’élevage de chevaux à la fin du Moyen Âge. Et puis, au cours de la Reconquista, c’est-à-dire la reconquête de l’Espagne par les royaumes chrétiens, il s’est appliqué à des groupes de personnes, en particulier aux Juifs espagnols, que l’on voulait forcer à se convertir.

Comment doit-on se le représenter concrètement?

À cette époque, on a remarqué que de nombreux Juifs et en partie aussi des musulmans s’étaient convertis pro forma au christianisme, afin de ne pas avoir à quitter leur pays. La confession ayant ainsi perdu son caractère distinctif, les dirigeants ont introduit la nouvelle caractéristique de «pureté du sang». Désormais, la durée pendant laquelle une famille avait déjà été chrétienne devenait un facteur décisif. C’est ici que le terme «race» a pour la première fois été utilisé pour décrire et classer une appartenance.

Comment le racisme a-t-il continué à se développer comme concept?

Il y a deux phases décisives. La première est l’époque des Lumières, lorsque les théories de la race, qui ne servaient auparavant qu’à décrire les gens, ont soudain revêtu une fonction idéologique. Les Lumières ont en fait postulé l’égalité universelle, mais on vivait dans une réalité où les Africains étaient vendus comme esclaves tels des marchandises. Il a alors fallu justifier et expliquer cette situation.

Et comment cela s’est-il fait?

Le racisme était en quelque sorte l’idéologie nécessaire pour résoudre cette contradiction. Les Lumières ont divisé les gens en catégories, en peuples développés et sous-développés, et ont établi un système hiérarchique. Dans cette structure, les Européens étaient au sommet, les Africains tout en bas. En tant qu’idéologie, le racisme devait donc compenser la contradiction entre une réalité de traitement inégal et un idéal d’égalité entre les peuples.

Quand a débuté la seconde phase?

A la fin du 19e siècle. Jusqu’alors, on partait du principe que la hiérarchie des «races» n’était guère modifiable. Avec la théorie de l’évolution, cependant, est née l’idée que la nature et les «races» étaient en constante évolution. Dès lors, il fallait réussir dans la lutte darwinienne pour la survie. Cela a donné au racisme une nouvelle qualité. Désormais, ceux que l’on supposait descendre d’une autre race étaient pour la première fois perçus comme une menace fondamentale – contre laquelle il faut se défendre.

Au 20e siècle, cette tendance s’est exacerbée jusqu’au point de tuer des groupes de population entiers.

Avec l’Holocauste, un événement a eu lieu qui a mis en œuvre une violence raciste d’une ampleur sans précédent, dirigée contre cette menace imaginaire. Vu sous cet angle, l’Holocauste a eu une de ses origines essentielles dans le racisme.

Et d’où vient le terme racisme?

Ce terme n’a été inventé qu’au 20e siècle. Il y avait des termes similaires avant cela, comme la haine raciale, mais ce n’est qu’après les années 1920 que la formulation avec ce suffixe -isme a fait son apparition. Magnus Hirschfeld, sexologue berlinois, juif, homosexuel et communiste, en a été l’un des principaux protagonistes. Après avoir fui le nazisme, il a tenté de réduire l’idéologie qui lui était hostile à un dénominateur commun et a utilisé pour la première fois le terme de racisme pour le titre d’un livre.

Comment a évolué le racisme après la Seconde Guerre mondiale?

L’ONU l’a interdit après 1945. Plus tard, lors du processus de décolonisation, plusieurs nations se sont dressées contre l’ordre colonial raciste. Ces mouvements de liberté ont finalement toujours été aussi des mouvements antiracistes.

Ce faisant, le racisme a-t-il disparu?

En Europe, on a effectivement eu pendant une courte période la conviction que le racisme était de l’histoire ancienne – jusqu’à ce que l’idée d’États nations culturellement homogènes devienne de plus en plus irréaliste à partir des années 1970. Le racisme a alors rapidement fait son retour comme idéologie justifiant cette idée.

Qu’est-ce qui caractérise le racisme d’aujourd’hui?

Il peut se passer du mot race. On peut toutefois toujours penser selon des schémas basés sur l’évolution biologique ou la théorie des races. Il suffit de parler de culture, du fait que l’Allemagne ou de la Suisse se dissolvent ou de sa propre identité qui serait menacée par les étrangers. Le concept de race n’est absolument pas nécessaire pour le faire.


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