mercredi , 23 octobre 2019
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Les années Chirac ont aggravé la crise de la Ve République

AFP

Jacques Chirac à l’Elysée lors de ses vœux au corps diplomatique, le 5 janvier 2007.

Jacques Chirac serait donc dans les sondages, le “meilleur président de la Ve République”. Une telle affirmation est bien vague: s’agit-il d’un bilan économique, social, institutionnel, d’incarnation… de l’ensemble? D’autres indicateurs permettent d’affiner et de conclure plutôt à l’appréciation de son charisme. Cela corrobore le contexte d’élection de Jacques Chirac, marqué par la “crise” -le thème de la “fracture sociale”- et une campagne gagnante de proximité. La fameuse empathie de Chirac et sa capacité à aller au contact de tous et surtout des plus faibles, sont déterminantes.

Concentrons-nous plutôt sur le bilan institutionnel du président Chirac. Réélu une fois, nous pourrions conclure rapidement à une réussite -puisqu’il partage cet exploit avec François Mitterrand, voire le général de Gaulle. Il s’inscrirait donc dans le sillage des deux “grands” de la Cinquième. Pourtant, Jacques Chirac est un président de transition, qui gère le passage vers une autre République, ayant peu à voir avec les principes de son créateur. Rappelons, en effet, qu’un chef d’Etat sous la Cinquième se distingue des René Coty ou Vincent Auriol, parce qu’il dispose de pouvoirs autonomes, que sont notamment droit de dissolution, référendum législatif… Rappelons encore que le Président en tant que gardien de la Constitution est plutôt considéré comme le principal artisan des révisions constitutionnelles. Sur tous ces points, avec Jacques Chirac, il y a problème.

Dissolution: la fonction abîmée

Ainsi par exemple de la dissolution: De Gaulle (1962-1968) et Mitterrand (1981-1988) ont usé de ce droit à leur avantage, pour trancher ou prévenir un conflit avec l’Assemblée nationale. Jacques Chirac dissout à la surprise générale, car sans constater ou anticiper un début de crise institutionnelle. En dérogeant ainsi à la coutume gaullienne, il déroute les acteurs et le peuple: dans tous les cas, il ouvre la voie à cinq ans de cohabitation.

Une durée trop longue pour ne pas abîmer la fonction présidentielle, qui plus est prise dans de lancinantes campagnes liées aux affaires politico-financières visant Jacques Chirac. Ainsi, au sortir de ces cinq ans, les Français ont bien compris qu’un Premier ministre puissant peut réduire aux acquêts et durablement les pouvoirs présidentiels, si ce n’est dans le champ international. Il faudra la piètre campagne électorale de Lionel Jospin, le charisme bonifié de Jacques Chirac et un contexte de focalisation ambigu sur l’enjeu de l’insécurité, pour lui garantir une réélection en quelques mois… mais aussi en de mauvais termes –19% seulement au premier tour, incomparables avec les 34% de Mitterrand en 1988…

Référendum: le Président irresponsable

Par ailleurs, le bilan institutionnel est alourdi par un autre grave échec: perdre un référendum dans le domaine essentiel pour le chef de l’Etat, celui de la construction européenne. Le 29 mai 2005 affaiblit durablement la France dans l’Union. Mais surtout sur le plan institutionnel, l’échec référendaire fragilise la présidence: Jacques Chirac fait comme si de rien n’était. Or, il a déjà été réélu dans des circonstances problématiques en 2002. Cette pratique contredit l’esprit gaullien du référendum comme question de confiance –De Gaulle quitte le pouvoir sur le référendum perdu de 1969.

Jacques Chirac renforce donc l’idée d’une irresponsabilité politique du chef de l’Etat, qui plus est désormais associée à son irresponsabilité judiciaire L’ensemble ne va pas sans accroître la défiance des citoyens. Qui peut rétrospectivement croire que le président reste sous une forme de contrôle d’un lien voulu direct avec les électeurs? Ne restent que l’opinion et la communication, qui suscitent doute et méfiance… Les années Chirac sont celles de l’approfondissement de la crise de légitimité politique. La suite de son second mandat confirme son affaiblissement – CPE, rivalité Sarkozy/Villepin, etc.

Quinquennat: Mort de la Cinquième

Enfin, terminons par le commencement: l’adoption du quinquennat en 2000 contre les convictions de Jacques Chirac! Il finit par céder aux pressions habilement orchestrées notamment par son rival de toujours, Valéry Giscard d’Estaing, trouvant un allié de circonstance en la personne du Premier ministre d’alors, Lionel Jospin. Toutes les pensées tacticiennes ont eu raison de la logique profonde de la Ve République: la différence de durée de mandat entre le président et les députés. Rétrospectivement, au-delà des échecs chiraquiens, la désuétude des pouvoirs propres (référendum et dissolution) s’explique en partie par le raccourcissement de la mandature présidentielle.

En conséquence, l’exécutif est déréglé: ce qui pouvait être épisodique devient la norme. Le président accroît son contrôle direct sur le Gouvernement et les députés. Le chef du Gouvernement a du mal à trouver sa place, qui n’a certes jamais été simple. Devant l’opinion, il oscille: tantôt collaborateur du chef de l’Etat –que l’opinion finit par reconnaître au bout de deux ans-… tantôt trop identifié: pour la première fois, un Premier ministre sortant (Manuel Valls) contribue à empêcher un président de se représenter –François Hollande. Dans l’exercice du pouvoir, il peut même devenir indéboulonnable, aux antipodes du vœu gaullien -François Fillion voire Edouard Philippe jusqu’à aujourd’hui.

La période chiraquienne nous enseigne que la fonction présidentielle, médiatiquement et administrativement très présente, agit depuis 15 ans sans recours ou avec un recours infructueux aux instruments constitutionnels, qui en font la marque sous la Ve République. Ceci est corrélé avec l’usure récurrente et rapide des présidents dans l’opinion et jusqu’à présent, avec la non réélection des sortants. Bref, la légitimation du système politique par la présidence, souhait du créateur de notre régime, a vécu. Et Jacques Chirac en a été le témoin et l’acteur de transition.

 




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