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Les idéaux suisses brisés par la réalité chypriote

La soif de paix se ressent aussi dans la capitale Nicosie. Depuis l’invasion turque en 1974, la ville est divisée. Keystone/AP

Il y a soixante ans jour pour jour, Chypre obtenait son indépendance. La Suisse a joué un rôle majeur dans l’émancipation de l’île et a continué à occuper une fonction importante pour le petit État durant les années qui ont suivi. Mais le bilan reste mitigé.

Ce contenu a été publié le 15 août 2020 – 11:00

Le 16 août 1960, après une décennie de lutte armée, la Grande-Bretagne quittait Chypre, sa colonie de la mer Méditerranée, lui permettant ainsi d’accéder à la souveraineté.

La Suisse a été l’un des premiers pays à reconnaître la République de Chypre, le jour même de sa fondation. Et ce n’est pas un hasard: Berne a joué un rôle décisif dans le processus d’indépendance de cette colonie de la couronne britannique – aux côtés de la Grande-Bretagne, de la Grèce et de la Turquie. En tant que seule partie neutre dans ce conflit complexe, elle a pu offrir ses «bons offices» de manière crédible.

Au Grand Hôtel Dolder, sur les hauts de Zurich, le Premier ministre grec et son homologue turc ont convenu, en février 1958, de mettre fin à la guerre civile sur l’île, ouvrant ainsi la voie à l’indépendance. L’accord a ensuite été signé en Angleterre et est entré dans l’histoire sous le nom d’«Accord de Zurich et de Londres». Ce fut le véritable acte de naissance de la République insulaire de Chypre.

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Chypre divisée, un reportage de la télévision suisse romande de 1973

Le professeur suisse

Les efforts suisses n’étaient pas pour autant terminés. Car le véritable test restait à venir: depuis la fin du 19e siècle, les Chypriotes grecs poursuivaient l’idée de l’«Enosis», l’unification avec la Grèce, tandis que les Chypriotes turcs étaient favorables à la «Taksim», la division de l’île. Les deux courants opposés devaient être apprivoisés grâce à une constitution aussi équilibrée que possible. À peine un mois après les pourparlers de Zurich, une commission a commencé à rédiger un texte sous la direction du Suisse Marcel Bridel. 

Marcel Bridel, professeur de droit constitutionnel et de théorie institutionnelle comparée à l’Université de Lausanne, était chargé d’introduire la composante suisse dans les négociations : le futur système politique de Chypre devait reposer sur une structure fédérale, à l’image du système helvétique. Le Romand a été sollicité en tant que conseiller juridique neutre et n’a pas eu peur de participer activement aux discussions parfois houleuses. Il s’agissait d’amener la puissance coloniale, les deux «mères patries» et les Chypriotes eux-mêmes à un compromis politique, et un ensemble de règles acceptables pour tous.

La Schweizer Illustrierte a consacré un article à Marcel Bridel le 27 avril 1959. SI/Ringier

Le traité fondateur prévoyait une constitution progressiste basée sur la Convention européenne des droits de l’homme, adoptée près de dix ans plus tôt. À la suite des affrontements sanglants entre les deux groupes ethniques, une Charte des droits fondamentaux complète a été établie. Sur les conseils de Marcel Bridel, le texte comprend non seulement des droits politiques et civils, mais aussi des droits sociaux – rendant la future constitution de Chypre plus progressiste que celles de la plupart des pays européens. En outre, des droits de co-décision étendus ont été prévus pour la minorité turque. Cet élément présentait un fort potentiel de conflit, qui s’est concrétisé par la suite. 

En Suisse, pourtant, le rôle de médiateur de la Confédération helvétique a été accueilli avec satisfaction. La Neue Zürcher Zeitung écrivait le 23 avril 1959: «En élisant un avocat suisse, les gouvernements d’Athènes et d’Ankara montrent leur respect pour nos institutions et expriment en même temps leur conviction que le futur État chypriote peut en bénéficier».

La Suisse et ses institutions n’étaient pas inconnues dans la région: la Turquie, par exemple, a adopté le Code civil suisse pratiquement à l’identique dès 1912. Et le leader des Turcs chypriotes aux pourparlers de Zurich, Fazıl Küçük, connaissait la Suisse personnellement pour avoir étudié la médecine à Lausanne.

«Une ville qui fait grincer des dents»

Si l’équilibre entre les groupes ethniques envisagé par les juristes semblait bon sur le papier, il n’avait en réalité que peu de chances de survie. Les différences entre les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs semblaient insurmontables, et l’influence constante de l’extérieur avait entraîné des enchevêtrements politiques complexes. Le premier président chypriote, M. Makarios III, a rappelé à plusieurs reprises que la constitution avait été imposée à ses concitoyens.

Ainsi, une dépêche diplomatique de 1961 indique qu’au sein du Département politique fédéral (le prédécesseur de l’actuel Département des affaires étrangères), le projet de constitution n’était pas considéré comme un succès: «Si l’on peut parfois reconnaître que notre compatriote est un excellent expert en droit constitutionnel, l’entrée en vigueur de la constitution chypriote est actuellement associée à tant de difficultés, de ressentiments nationaux et d’espoirs déçus qu’il faudra peut-être laisser à une génération ultérieure le soin de rendre justice aux travaux du professeur Bridel.» En conséquence, le mot «Zurich» «fait toujours grincer des dents» sur l’île.

La constitution est en vigueur dans sa version originale depuis seulement trois ans. Lorsque les Chypriotes grecs ont voulu faire adopter une réforme constitutionnelle en 1963, les tensions refoulées entre les deux communautés ont éclaté et ont conduit à une nouvelle guerre civile. Formellement, la constitution élaborée sous la direction de Marcel Bridel n’a jamais été modifiée. Toutefois, le texte a été adapté de sorte que seuls les Chypriotes grecs y participent. Et depuis l’invasion de la Turquie en 1974, les deux communautés vivent, pour la plupart, séparément.

Tentatives avortées

La Suisse devait encore servir de modèle à Chypre, peu avant l’adhésion du pays à l’UE: le plan présenté par l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan envisageait une confédération composée de deux États constitutifs largement indépendants – deux «cantons». Berne a participé au projet, et a également proposé des négociations dans le Bürgenstock. Mais le plan a échoué dans les urnes en 2004, car les Chypriotes grecs l’ont largement rejeté.

En 2006, l’ancien secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan (à droite), a rencontré, à Genève, le dirigeant des Turcs chypriotes de l’époque, Mehmet Ali Talat, afin de reprendre les discussions sur l’avenir de l’île divisée. Fabrice Coffrini/AFP

En 2017, Berne a soutenu une nouvelle tentative de réunification. Les parties se sont retrouvées au Mont-Pèlerin, à Genève et Crans-Montana – mais encore une fois sans succès.

Soixante ans après son indépendance, la République de Chypre n’a toujours pas trouvé la paix. Il serait toutefois sévère de reprocher au professeur suisse Marcel Bridel le fait que cela n’a pas fonctionné au départ: le conflit était trop complexe, trop de parties aux intentions contradictoires étaient impliquées, et son rôle était finalement trop modeste. Les projets d’exportation des idéaux politiques de la Suisse vers la Méditerranée se sont perdus dans la réalité orageuse de l’île divisée.


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