lundi , 28 septembre 2020
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« L’être humain maltraite la nature et nous allons en payer le prix », dénonce le directeur de WWF


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La population d’espèces sauvages sur le globe a diminué de plus de deux tiers en une cinquantaine d’années, selon le rapport de l’ONG WWF (World Wildlife Fund). Dans un entretien avec France 24, le directeur général de l’organisation, Marco Lambertini, commente ce constat alarmant, ses conséquences pour l’humanité ainsi que les actions à mettre en place pour tenter d’inverser la tendance.

Selon le rapport Planète vivante 2020, publié le 10 septembre, qui mesure l’état de la diversité biologique mondiale, l’activité humaine a fortement dégradé les trois quarts des terres et 40 % des océans.

Le rapport annuel du WWF et de la Société Zoologique de Londres pointe du doigt la déforestation galopante et l’expansion de l’agriculture, comme les deux principaux facteurs ayant conduit à la diminution de 68 % de la population d’animaux sauvages entre 1970 et 2016. Selon ce même rapport, le recul de la biodiversité accentue le risque de futures pandémies, alors que la présence humaine est en constante expansion dans les zones sauvages. France 24 s’est entretenu avec Marco Lambertini, directeur général de l’ONG WWF International, à propos de la destruction grandissante de la biodiversité et des solutions à apporter pour inverser la tendance.

France 24 : De nombreux rapports ont alertés sur la disparition des espèces, avez-vous été surpris par l’ampleur du phénomène révélé aujourd’hui ?

Marco Lambertini : J’étais choqué mais pas surpris. La diminution est tellement forte qu’il est dur de croire qu’elle soit intervenue au cours d’une période si courte, alors que ces espèces existent depuis des millions d’années. La surprise vient peut-être du fait que malgré les nombreux avertissements, la tendance est toujours négative et s’accélère même. C’est choquant et triste, car cela reflète un échec moral vis-à-vis des formes de vie qui nous entourent. Mais un nouveau message émerge et constitue, à mon sens, une lueur d’espoir : nous commençons à prêter attention à ces chiffres et l’inquiétude grandit. Un changement culturel important est en cours ; petit à petit, la tristesse fait place à l’inquiétude. Le même phénomène s’est produit il y a quelques années avec le climat. Il faut donc espérer que cette inquiétude grandissante conduise vers un début d’action.

La volonté de préserver la nature procède-t-elle aujourd’hui d’un devoir moral ou d’une lutte pour la survie humaine ?

Je pense qu’aujourd’hui, de plus en plus de personnes comprennent que ces deux aspects sont primordiaux. Beaucoup de gens sont toujours effarés, à juste titre, par l’action écocide de l’homme. En tant qu’espèce dominante, l’être humain maltraite la nature d’une manière inacceptable. En parallèle nous commençons à prendre conscience que nous allons en payer le prix. La planète survivra d’une manière ou d’une autre, la biodiversité réapparaîtra. Mais la survie de nos sociétés reste une interrogation, ce qui génère une angoisse énorme vis-à-vis de nos enfants. D’autant plus que l’horizon dont nous parlons ici ne s’étend pas sur des centaines d’années mais des dizaines.

Comment en est-on arrivé à ce stade ? Est-ce l’être humain qui n’a pas voulu admettre que sa survie dépendait de la nature ?

Il existe une opposition entre la vision anthropocentrique et biocentrique du monde. La première place l’Homme au centre de tout, alors que la seconde lui attribue un rôle protecteur et implique un contrôle de l’activité humaine. Mais il existe une cause plus profonde, presque génétique je dirais. Comme les autres espèces, l’être humain a évolué en affrontant un environnement hostile durant la majeure partie de son histoire. Nous avons développé une approche de chasseurs-cueilleurs pour survivre au quotidien, comme la plupart des espèces. Aujourd’hui, nous sommes près de 8 milliards sur Terre et avons développé des outils technologiques au potentiel destructeur énorme. Il nous faut donc changer notre relation envers la planète ; arrêter d’utiliser les ressources sans penser aux conséquences pour apprendre à les gérer raisonnablement.

Bien sûr, les inégalités créent des disparités énormes en termes d’empreinte environnementale. Certains consomment bien au-delà des ressources de la planète, alors que d’autres parviennent à peine à se nourrir. Mais la destruction de la nature affecte d’abord les plus pauvres. Les communautés plus riches sont plus résilientes face à l’impact écologique alors que celles qui dépendent directement de la nature, comme les agriculteurs de subsistance, vont se retrouver bien plus vite en difficulté.

La pandémie de coronavirus a-t-elle fait prendre conscience de la menace environnementale d’une manière plus explicite ?

Dans cette situation tragique, il faut peut-être voir une leçon pour l’être humain : la déforestation et la consommation d’animaux nous exposent à des risques qui n’en valent tout simplement pas la peine. Les statistiques parlent d’elles-mêmes ; 60 % des maladies émergentes qui posent un risque de pandémie proviennent de l’interaction humaine avec la nature. Il y a fort à parier que la prochaine pandémie sera à nouveau le fait d’une de ces maladies zoonotique [transmise de l’animal à l’homme]. Donc, oui la prise de conscience grandie.

Dans notre étude en Asie de décembre 2019, peu après l’arrivée du Covid-19, entre 70 % et 90 % des personnes interrogées se disaient favorable à la fermeture des marchés d’animaux sauvages vivants. De notre côté nous faisons tout pour faire prendre conscience aux gens de cette menace. Dans notre monde globalisé, ces marchés représentent un danger bien trop important.

Comment peut-on transformer cette prise de conscience en action concrète ?

Il faut s’assurer que les milliards de dollars investis dans la relance de l’économie après la pandémie favorisent un tournant vert pour l’agriculture, l’exploitation forestière, ainsi que tous les secteurs qui contribuent à la destruction de la nature. Nous avons également besoin de régulations plus strictes sur le commerce et la consommation d’animaux sauvages. Je parle ici d’échanges commerciaux et non de consommation de subsistance par les communautés indigènes. L’année prochaine, nous aurons l’opportunité de fixer des objectifs internationaux pour la protection de la nature, comme nous l’avons fait pour le climat à Paris [à la Conférence de Paris de 2015 sur les changements climatiques]. Le gouvernement français est très impliqué et il faut que d’autres États fassent preuve d’ambition lors de cette convention des Nations unies. L’objectif doit être de stopper et d’inverser le recul de la biodiversité, c’est-à-dire des espaces naturels et des espèces sauvages, à l’horizon 2030.

Comment peut-on inverser le recul de la biodiversité ?

Nous savons parfaitement comment ! D’autant plus que l’évolution de la science nous permet aujourd’hui de comprendre parfaitement les enjeux et les solutions. Avec la prise de conscience politique, sociétale et économique, le moment est venu d’établir des objectifs forts dans trois domaines clés.

Le premier est une meilleure protection des habitats naturels. Nous protégeons aujourd’hui 15 % des terres et 8 % des océans, alors qu’il faudrait que ces chiffres atteignent au moins 30 %. Ensuite, il faut réguler le commerce d’espèces sauvages terrestres ainsi que la surpêche. Enfin, et cette étape est la plus difficile, il faut faire évoluer les moteurs économiques écocides vers des modèles plus écologiques. L’agriculture doit renoncer à la déforestation et réduire l’utilisation de pesticides et de fertilisants. Le secteur de la pêche doit permettre aux ressources halieutiques de se régénérer et mettre fin à la destruction des écosystèmes marins.

Reste l’extraction minière, l’exploitation forestière et le BTP. Ces domaines peuvent appliquer des mesures bien plus écologiques. Il suffit de recourir aux outils technologiques appropriés et d’appliquer des régulations contraignantes avec des incitations financières pour qu’elles soient respectées. Il y a vingt ans, tout le monde pensait qu’il serait impossible de remplacer l’énergie fossile avec de l’énergie propre. Aujourd’hui nous y sommes ; l’énergie propre est devenue moins chère que l’énergie fossile. Cela peut donc s’appliquer à d’autres secteurs.

Article original de Benjamin Dodman publié sur le site anglophone de France 24 et traduit de l’anglais par David Rich


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