mercredi , 23 septembre 2020
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Liban: La crise par ceux qui la vivent, un mois après l’explosion [DOSSIER]

TÉMOIGNAGES – “Je me suis rendu compte que le système de corruption est plus grand que l’État”. Le diagnostic du Premier ministre libanais Hassan Diab, dans son discours de démission du 10 août, a fait froid dans le dos et montré l’ampleur du désastre politique que traverse le Liban.

Corruption, “incompétence”, “négligence” de la classe politique… Les Libanais n’avaient pourtant cessé de les dénoncer durant leur “révolution” d’octobre 2019, interrompue en début d’année par le coronavirus et la crise économique.

Depuis l’explosion du 4 août, le gouvernement a démissionné, les autorités libanaises ont ouvert une enquête sur l’accident, l’aide internationale s’organise à l’instigation de la France, un nouveau confinement de deux semaines a été imposé en raison de la hausse des cas de coronavirus, et les manifestations de la colère, parfois sévèrement réprimées, n’ont pas cessé.

“Le risque aujourd’hui, c’est la disparition du Liban” a averti le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, jeudi 27 août. Est-on vraiment en train d’assister à l’effondrement du pays?

Zeina Attalah et Sabine Melhem, deux jeunes habitantes de Beyrouth, se demandent justement si le Liban a encore un avenir et elles avec. L’ex-dirigeante socialiste franco-libanaise Rita Maalouf a vécu la guerre civile et l’explosion l’a replongée dans le traumatisme des tirs et des bombes. Lina Hawchar-Zahab a manifesté pour changer les choses au moment de la “révolution” d’octobre et, comme beaucoup, la confiance qu’elle a en Emmanuel Macron est désormais le seul horizon de son espoir.

Habitants de Beyrouth, tous racontent pour Le HuffPost l’apocalypse qu’ils vivent depuis un mois et disent, au moment où le Président français revient à Beyrouth comme il l’avait promis le 6 août, s’il y a encore quelqu’un pour sauver le Liban.

Une apocalypse qui rappelle les traumatismes de la guerre civile

Exilée en France à cause de la guerre civile, Rita Maalouf était sur place au moment de l’explosion et a livré un témoignage édifiant: “Je suis saisie par le désastre. La ville a été littéralement soufflée.” Elle aide des blessés puis parvient péniblement chez elle mais son immeuble est dévasté. “Le salon donne dans le vide avec une vue sur le port de Beyrouth complètement en ruine, là où mon père travaillait. Je pense à la guerre et à son cortège de destructions qui se sont succédé, réveillant en moi les traumatismes des années 1975 à 89.” Alors la France reste une nouvelle fois la seule issue de secours: “Je veux, à toute fin, pour des raisons un peu hors du temps, récupérer mon passeport français.” Et de conclure: “Nous sommes à un tournant de l’Histoire du Liban. Cela passe par un changement radical. Une nouvelle constitution peut-être?”

 

Une situation jamais connue: “On ne sait pas si on va pouvoir surmonter ça” 

Ironiquement, 2020 est une date anniversaire: celle du centenaire de la création du Liban moderne. Et durant les nombreuses épreuves qui ont jalonné son Histoire, le peuple libanais a montré une constante: ne jamais compter sur le gouvernement, comme l’explique Joëlle Bassoul dans la vidéo ci-dessous. “On a l’habitude, nous les Libanais, de ne pas compter sur les autorités ni sur le gouvernement du pays qui est complètement incapable. J’ai plein d’amis qui m’appellent pour me donner un coup de main pour déblayer, pour enlever le verre cassé. La solidarité se met en place. On a appris à le faire pendant de longues années de guerre.” 

Elle a beau avoir connu la guerre civile, Joëlle Bassoul s’inquiète d’une situation inédite que le pays à genoux ne pourra peut-être pas, cette fois, encaisser: 

“Ce que je crains surtout, c’est une situation qu’on n’a jamais connue. Cette fois-ci ce n’est pas la guerre, on a eu plusieurs moments de crise économique, puis le coronavirus, plusieurs personnes avaient déjà perdu leur emploi, travaillaient à mi-temps, étaient payées la moitié de leur salaire, avaient perdu leur pouvoir d’achat. Et là en perdant tout le reste, le toit qu’ils avaient sur la tête, plein de petites boutiques qui ont été soufflées, je ne sais pas comment on va faire pour avoir la puissance financière pour se remettre sur pied.”

Une angoisse que partage Zeina Attalah, interviewée au sein de ce même reportage: “La pauvreté touche presque tout le monde”, “on ne sait pas comment on va pouvoir surmonter tout ça financièrement, mentalement, sanitairement. On ne sait pas”. “Les Libanais ne peuvent plus supporter ce qui se passe”, résume finalement Sabine Melhem.

Perdre son habitat en une seconde, c’est perdre une partie de son âme

Pour mieux comprendre les Libanais meurtris, Le HuffPost a demandé au psychologue clinicien et psychanalyste Joseph Agostini de décrire à quoi peut ressembler le vécu d’habitants frappés par un traumatisme aussi foudroyant et qui touche à leur habitat, c’est-à-dire à leur intimité. 

“Perdre son habitat, ne plus avoir ce repère fondamental dans son existence, est en soi un profond traumatisme. Mais le perdre dans cette instantanéité de la catastrophe, d’une seconde à l’autre, renforce le vécu d’anéantissement de façon considérable. Pour tenter de comprendre le ressenti de cette population libanaise en errance, il faut penser en termes d’effraction et d’émiettement. La perception de soi est bien souvent altérée. On ne distingue plus son monde psychique et le paysage dévasté.”

Pour s’en sortir, il va falloir pleurer, hurler, mais surtout mettre des mots sur la cruauté du réel et trouver une écoute: “survivre, c’est maintenir vivante sa capacité de penser, malgré l’horreur du réel, malgré son caractère abominable et impossible.”

Macron “sauveur” ou “imposteur”?

Lina Hawchar-Zahab, directrice de banque et femme engagée de la société civile, a participé à la “révolution” d’octobre. Mais la crise économique, le coronavirus et la classe politique qui a fait la sourde oreille ont étouffé la révolte et ses espoirs. “Depuis la révolution d’octobre, où nous avons marché main dans la main, nous nous sentons trahis. Nous étouffons sous le poids d’une situation économique irrespirable, le dollar trop cher, tous les prix ont augmenté au moins par trois, jusqu’à six fois, la viande n’est plus au menu pour beaucoup de mes compatriotes… Nous ne demandons pas la lune, nous demandons à vivre dignement, à être respectés et entendus par nos dirigeants. Hélas ce n’est pas le cas.”

Vers qui se tourner quand on a tout essayé? Les Libanais semblent sans recours et cela a sans doute joué en faveur d’Emmanuel Macron, que certains ont accueilli dans les rues de Beyrouth aux cris de “Vous êtes notre seul espoir!”. Lina Hawchar-Zahab confirme: “La classe politique toute entière, et depuis trop d’années, est responsable des dégâts sociaux dramatiques, des tragédies familiales et des naufrages économiques que nous subissons. La France est le grand frère du pays, et sans nécessairement souhaiter son retour au Liban, nous sommes convaincus que nous ne sommes rien sans elle.” 

Le neveu de Lina Hawchar-Zahab, Jad Zahab, franco-libanais installé en France mais dont quasiment toute la famille vit au Liban, a aussi témoigné en ce sens. Il a scruté les réseaux sociaux pour prendre la température des esprits et constaté que ”#LePèreDeTous” était le hashtag massivement utilisé par les twittos pour parler de Macron lors de sa visite du 6 août. Pour lui, “jamais un allié n’avait aussi clairement adressé aux autorités libanaises un tel ultimatum.”

Si beaucoup en France ont taxé le comportement du Président français d’ingérence ou de post-colonialisme, Jad Zahab ne l’interprète pas de cette manière: “Par ces images, c’est à tous ceux qui seraient tentés de déstabiliser le pays, c’est-à-dire ces puissances régionales comme l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Iran ou même la Chine que la France parle. Dans un pays où le confessionnalisme prend en otage depuis trop longtemps les intérêts publics, la visite présidentielle coïncide avec l’émergence d’une aspiration inédite au pays du cèdre: cette catastrophe humaine a réveillé l’élan démocratique des manifestations de l’automne.” 

Pour lui, la relation franco-libanaise se résume ainsi: “La France, en prenant un leadership assumé, dans l’amitié, la fraternité mais l’exigence, pourrait rendre aux Libanais le plus beau service qui soit: la maîtrise de leur destin.”

 

Un mois après, la grande dépression collective

Dans quel état Emmanuel Macron va-t-il retrouver le Liban ce 1er septembre, lui qui a promis à la population libanaise “un nouveau pacte politique”? La journaliste Rym Momtaz, correspondante en France de Politico et spécialiste du Moyen-Orient, a grandi au Liban et sa famille vit toujours à Beyrouth. Dans une interview au HuffPost, elle décrit des “conditions de vie qui ne font que s’écrouler”: “Le Liban est en hyperinflation, tout est devenu hors de prix. Il y a une augmentation de la délinquance, certains sont obligés de voler des couches-culottes dans des pharmacies. D’autres encore plus désespérés se suicident dans la rue pour fuir la honte de ne plus pouvoir nourrir leurs enfants.”

Face à un présent tragique et à un avenir en suspens, “les parents encouragent leurs enfants adultes à émigrer”. Rym Momtaz explique que si une partie des Libanais a appelé Macron au secours, “très vite après la visite du Président, beaucoup ont aussi senti une désillusion, quand les tractations politiques entre le Président français et les partis politiques au pouvoir ont continué et quand il est devenu clair que le prochain Premier ministre serait un des leurs”.

“Parmi ceux qui sont déçus par le système” continue Rym Momtaz, “leurs désillusions touchent aussi la communauté internationale qu’ils soupçonnent toujours de faire des accords géopolitiques régionaux à leurs dépens.” 

“Il y a une certaine fatalité à être Libanais” finit-elle. Quant à la possibilité d’un nouveau départ, il est d’après elle encore “trop tôt” pour le savoir.


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