vendredi , 11 décembre 2020
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Loi de programmation de la recherche: pourquoi nous, universitaires, sommes de plus en plus en colère

Depuis plusieurs mois, la communauté universitaire s’oppose à la Loi sur la programmation de la recherche (LPR), définitivement votée le 20 novembre 2020. En pleine contestation sociale, l’allocution du Président de la République mercredi 24 novembre n’a rien fait pour arranger les choses. 

Depuis 2019, de nombreux enseignants-chercheurs (professeurs d’université, maîtres de conférences, chercheurs au CNRS, contractuels ou encore doctorants) dénoncent le contenu de la LPR. Cette loi prévoit une augmentation du budget de la recherche, mais surtout au profit de la recherche sur projets, et essentiellement pour la fin de la décennie. En effet, la trajectoire budgétaire s’étend pour la première fois de l’histoire des lois de programmation sur dix ans, ce qui est jugé très peu crédible voire ubuesque par certains parlementaires. Selon la grande majorité des universitaires, cette loi va renforcer la compétition entre laboratoires et Universités, aggraver la privatisation de la recherche, attiser les conflits d’intérêts et démanteler le service public universitaire. 

Le constat est pourtant unanime, au Gouvernement comme dans les Universités: les étudiants sont toujours plus nombreux, les amphithéâtres trop petits, le nombre d’enseignants-chercheurs très insuffisant pour les accueillir correctement faute d’ouverture de postes, et les professeurs manquent de temps à consacrer à leurs étudiants faute de personnel administratif. La préfiguration d’une recherche financée quasi-exclusivement sur projets, avec de multiples et redondants dossiers de financements à remplir incessamment pour espérer obtenir le budget nécessaire à leurs travaux, est donc une très mauvaise nouvelle pour les universitaires. 

 

 

Plus encore, la LPR s’est attaquée frontalement à l’Université. La multiplication des nouveaux contrats pour recruter temporairement de jeunes docteurs ne répond pas à la demande d’ouverture massive de postes de titulaires. Elle aggravera la précarisation des centaines de chercheurs qui, chaque année, ne trouvent pas de poste d’enseignant-chercheur malgré les besoins criants. Le “délit d’entrave”, qui punira de 3 ans de prison et de 45.000€ d’amende maximum le fait de troubler “la tranquillité et le bon ordre” d’une université, est lui aussi très contesté. En ouvrant la possibilité de pénaliser les futures mobilisations étudiantes, cette dérive qualifiée d’autoritaire met ainsi fin à une tradition séculaire bien admise. 

Malgré leurs efforts, les universitaires n’ont jamais été entendus ni par le Gouvernement, ni par la majorité. Aucune concertation sur cette loi n’a véritablement eu lieu, alors qu’elle est passée sans justification en lecture accélérée, au beau milieu de la pandémie. D’ailleurs, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche Frédérique Vidal refuse tout dialogue et ne communique que par tribunes et entretiens publiés dans des médias payants. 

Face à une telle surdité et au passage en force de la loi, plus de 5000 universitaires en ont appelé cette semaine au Président de la République. Ils lui demandent de faire usage de son droit discrétionnaire de procéder à “une nouvelle délibération de la loi” au Parlement, comme le lui permet l’article 10 de la Constitution. En parallèle, les sénateurs de l’opposition ont annoncé leur intention de saisir le Conseil constitutionnel pour vérifier que la LPR est bien conforme à la Constitution. Beaucoup d’universitaires en doutent fortement, et ont produit ces derniers jours de nombreux arguments mettant en évidence plusieurs violations du texte fondamental, qu’il s’agisse de la programmation budgétaire, du délit d’entrave ou du mode de recrutement des futurs enseignants-chercheurs. 

L’annonce du Président de la République, mercredi 25 novembre, aggrave encore les tensions. Dans son discours, Emmanuel Macron a annoncé que les Universités ouvriraient “peut-être” quinze jours après le 20 janvier, c’est-à-dire à la veille des vacances de février. Autrement dit, les dizaines de milliers d’étudiants du pays ne verront pas physiquement leurs professeurs avant le mois de mars, alors que le reste de la France aura repris ses activités. Or, toutes les études montrent que les étudiants ont du mal à se concentrer durablement en visioconférence, et les situations personnelles et financières de beaucoup d’entre eux sont dramatiques du fait du confinement. De leur côté, les universitaires, souvent réduits à acquérir à leurs frais le matériel informatique indispensable à la continuité pédagogique, rencontrent également des problèmes de connexion et ressentent le besoin de “voir” leurs étudiants pour les aider à résoudre concrètement leurs difficultés. Malgré la contestation, l’Université reste donc l’une des oubliées du Gouvernement, et rien ne devrait changer avec 2030 si la LPR demeurait en l’état. 

La question est donc posée au pouvoir politique: quelle Université voulons-nous pour nos enfants demain?

 


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