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On a vu « 1917 » avec un spécialiste de la Première Guerre mondiale

Universal Pictures France

George MacKay dans le rôle principal de « 1917 » de Sam Mendes, au cinéma le 15 janvier 2020

CINÉMA – Aux États-Unis, le “1917” de Sam Mendes a détrôné “Star Wars” au box-office. Le nouveau film du réalisateur britannique, à qui l’on doit déjà “American Beauty”, “Les Noces Rebelles” et plusieurs James Bond, sort au cinéma ce mercredi 15 janvier en France. Inspiré par les récits de son grand-père Alfred H. Mendes, Première Classe pendant la Première Guerre mondiale, Sam Mendes livre un drame historique puissant, presque viscéral, porté par un duo d’acteurs bluffant.

L’histoire suit deux jeunes soldats britanniques, Schofield (George Mac Kay) et Blake (Dean Charles Chapman), qui se voit assigner une mission plus que périlleuse en avril 1917: délivrer un message pour empêcher une attaque dévastatrice et la mort de plus d’un millier de soldats, dont le frère de Blake. Grâce à de somptueux plans-séquences, la caméra ne lâche jamais les deux héros et Sam Mendes plonge le spectateur en immersion dans leur course contre la montre à travers un no man’s land et des tranchées abandonnées.

“1917” en immersion

“J’ai choisi de filmer ainsi parce que depuis le début j’avais l’intuition qu’il fallait raconter cette histoire en temps réel, confie le réalisateur dans les notes de production du film. C’est important qu’on ressente la distance parcourue. C’était surtout essentiel sur le plan émotionnel et j’espère que cela permet de ressentir plus profondément le parcours des deux personnages principaux. Je voulais que le spectateur soit présent à chacun de leurs pas, chacune de leurs respirations.”

Si la Ligne Hindenburg, terrain de cette histoire haletante inspirée de témoignages d’époque, se situait entre Lens et Saint-Quentin en France, c’est au Royaume-Uni que Sam Mendes a trouvé les lieux de tournage et les acteurs de son film. Et pour veiller au réalisme de son film, le réalisateur et toute son équipe se sont plongés dans des archives d’origine et entourés de spécialistes de l’histoire militaire, d’un ancien fonctionnaire du Ministère de la Défense ou encore d’un ancien armurier.

 

Nommé dix fois aux Oscars, “1917” pourrait bien marquer le genre du film de guerre. Pour en parler, Le 4Suisse a échangé avec Laurent Véray, professeur au département cinéma et audiovisuel de l’université Sorbonne nouvelle-Paris 3 et auteur du livreAvènement d’une culture visuelle de guerre, le cinéma en France de 1914 à 1928 aux Nouvelles Éditions Place. 

La question du réalisme est toujours délicate. Beaucoup de films ont été réalisés sur la Première Guerre mondiale, depuis l’époque de la guerre elle-même où beaucoup de fictions ont été tournées et jusqu’à nos jours. Il faut toujours s’intéresser au contexte dans lesquels ces films ont été réalisés et vus.

On peut considérer que le long-métrage de Sam Mendes est réaliste, car on y reconnaît des aspects qui font partie de l’imagerie collective de la guerre, on voit qu’il a travaillé à partir de certaines photographies, certains films d’époque pour reconstituer ses décors, mettre en scène certaines situations comme celle du camion embourbé. On voit à plusieurs moments qu’il s’est appuyé sur des documents d’archive pour les reconstituer, dans un contexte fictionnel, d’une façon assez réaliste. Les uniformes sont très fidèles aussi, il n’a pas pris de libertés comme Kubrick l’avait fait dans “Les sentiers de la gloire”.

Mais tout n’est pas réaliste. Il y a notamment cette scène de nuit, où il traverse un village en ruines, qui d’un point de vue figuratif n’est pas réaliste, mais plastiquement intéressante. L’un des aspects qui m’a beaucoup frappé, c’est aussi toute l’esthétique du jeu vidéo et la mise en situation immersive du spectateur.

Pour pas mal travailler sur ces questions de représentation de l’Histoire au cinéma, j’ai tendance à penser que la question du réalisme est un peu biaisée dans le sens où ce n’est pas là-dessus qu’il faut évaluer ou critiquer ces films. Un film ce n’est pas un livre d’histoire. Un cinéaste travaille avec sa sensibilité, son point et sa façon personnelle d’appréhender un sujet.

Effectivement. C’est presque un peu comme “La Corde” d’Alfred Hitchcock (1950). Il y a cette idée d’un film qui donne au spectateur le sentiment d’être dans une unique prise de vue et qui renforce la proximité avec le sujet. Mais contrairement à Hitchcock, ce n’est pas un huis clos. Et c’est là la prouesse de “1917”. On traverse des tranchées, des villages en ruines… On bouge constamment, on est embarqués et c’est sidérant. Comme dans un jeu vidéo, on a vraiment l’impression de vivre la mission des soldats.

On peut d’ailleurs faire un lien avec le prologue de “Il faut sauver le soldat Ryan” de Steven Spielberg (1998) où le spectateur était acteur et non voyeur du film. C’est l’idée centrale de Sam Mendes qui nous embarque à travers le corps du soldat. On circule avec lui, on affronte des périples, on partage ses angoisses et ce dispositif amplifie complètement les sensations physiques ressenties: on sursaute avec lui, on suffoque, on n’en peut plus. Et au final, on a le sentiment d’avoir partagé quelque chose avec ce personnage pendant deux heures. Évidemment les moyens numériques aujourd’hui permettent d’aller beaucoup plus loin que ce qu’avait fait Spielberg il y a 20 ans.

Cela me fait vraiment penser aux films de guerre qui étaient réalisés pendant la Première Guerre mondiale. Dans les films français tournés pendant le conflit et jusqu’en 1916-1917, on ne voyait quasiment jamais l’ennemi. C’était des silhouettes vues de loin, on tirait ou on partait à l’assaut d’un adversaire qu’on n’apercevait pas. Les raisons étaient évidemment complètement différentes à l’époque puisqu’il s’agissait de censure. On ne voulait pas représenter les Allemands parce que dans les salles, les gens invectivaient, insultaient et il y avait des risques d’échauffourées. Alors on n’avait pas trouvé d’autres solutions que de ne pas les montrer pour éviter les problèmes.

Quand on observe l’évolution de la représentation de l’ennemi, cela passe ensuite par de la caricature et des stéréotypes autour de la figure du barbare. Et puis on finit par voir que l’ennemi est humanisé, représenté d’une façon plus juste, qu’il devient parfois presque un semblable.

Ici, le parti pris de Sam Mendes c’est de ne pas le montrer parce que, je crois, cela renforce considérablement cette sensation d’être avec le personnage qui lui-même ne voit pas l’adversaire. D’ailleurs les combattants de l’époque disaient beaucoup qu’ils tiraient sur des hommes qu’ils ne voyaient pas, qui étaient loin.

Historiquement, cette représentation colle aussi. Ce repli stratégique des Allemands vers la Ligne Hindenbourg en 1917, qui sert de trame à l’histoire, a effectivement existé et donc ce personnage peut se déplacer dans un no man’s land, dans des positions adverses vides. C’est aussi pour cela qu’on ne le voit quasiment pas cet ennemi.

Universal Pictures

George MacKay, alias Schofield, dans les ruines d’un village abandonné du film « 1917 »

On comprend avec l’hommage qu’il rend à la fin à son grand-père que c’est un film qu’il a sans doute fait pour des raisons personnelles. Mais pourquoi un film comme ça? Quel est l’objectif? On peut se poser la question. En 1959, le réalisateur anglais Peter Watskins avait produit “Journal d’un soldat inconnu”, un court-métrage sur la Première Guerre mondiale où l’on est aussi du point de vue d’un soldat britannique. Mais il s’agissait d’un film militant, très subjectif avec lequel Watskins dénonçait l’absurdité de la guerre, sa boucherie. 

Le film de Mendes n’est évidemment pas un film militant, même pas un film politique. Sam Mendes est un cinéaste virtuose, il aime bien réaliser des prouesses formelles dans ses films. Et là c’est un bel exercice de style.

On peut aussi s’interroger sur les raisons qui l’ont poussé à choisir ce moment-là, car à ma connaissance il n’y a pas d’autres films qui s’intéressent à 1917. D’habitude, les Anglais se posent plutôt sur 1916, l’année de la bataille de la Somme qui a été un désastre pour eux. Mais il a choisi cette scène incroyable d’un paysage de guerre qui se vide, même qui reste truffé de pièges, dans lequel évoluent quelques personnages. 

Loin de “Dunkerque” centré sur un événement historique marquant, Sam Mendes est dans l’anecdotique. D’ailleurs, est-ce que cette histoire a réellement existé? On ne sait pas. Cette mission confiée à deux petits soldats paraît improbable, mais il y a eu des trucs incroyables dans la Première Guerre mondiale. C’est une guerre qui a donné lieu à des situations absolument invraisemblables, donc pourquoi pas. 

À l’échelle du conflit de masse qu’était la Première Guerre mondiale, on ne peut pas reprocher à Sam Mendes d’avoir évacué le point de vue français et de s’être focalisé sur cette anecdote britannique, car son point de départ, son choix le justifie pleinement.

C’est une vaste question, mais il y a deux raisons essentielles à mon avis. La première, c’est que la représentation de la guerre au cinéma pousse les cinéastes dans leurs derniers retranchements. Montrer la souffrance, la peur, la mort, la violence, les troubles psychologiques c’est presque mission impossible. Ça met en tension tous les enjeux qui sont propres à la création, à la mise en scène, à la dramaturgie, mais aussi à l’éthique pour essayer de s’approcher de ce qui est finalement irreprésentable – comme toutes les violences extrêmes.

Et puis les questions mémorielles comptent énormément. On l’a vu encore lors du Centenaire en 2018. La Grande Guerre est un événement tellement marquant dans l’histoire du XXe siècle, beaucoup d’historiens soutiennent à juste titre que c’est le conflit matriciel du millénaire et que la Seconde Guerre mondiale n’est qu’une des conséquences de la Première. Donc on a conscience que ce qu’on vit parfois encore aujourd’hui découle de là. Et pourtant, malgré tous les films, tous les travaux, on n’arrive toujours pas à comprendre comment un tel désastre humain a été possible.

La Première Guerre mondiale au cinéma permet un cadre historique pour parler de questions fondamentales et très contemporaines. De quoi avoir des vertus pédagogiques et faire comprendre à des jeunes d’aujourd’hui que c’est l’horreur totale et qu’il faut tout faire dans leurs vies de citoyens et de citoyennes pour éviter ça. Mais certains spectateurs lambda y vont peut-être aussi dans un plaisir un peu plus voyeuriste. C’est ludique et cela peut devenir dangereux dans le sens où on déréalise la guerre. Sous couvert de mieux impliquer le spectateur, de l’immerger dans une action, on le fait sortir complètement de la réalité terrible de l’événement auquel il participe ou assiste. 




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