vendredi , 25 septembre 2020
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« Plus la répression sera violente, plus il sera difficile pour l’UE de jouer la prudence”


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Alors que la Biélorussie fait face à une escalade de violences depuis la réélection d’Alexandre Loukachenko à la tête du pays, les ministres européens des Affaires étrangères doivent se réunir, vendredi, en vue de possibles sanctions contre le régime, malgré la réticence de certains États membres.

La colère des Biélorusses va-t-elle réveiller l’UE ? Pour le quatrième jour consécutif, des milliers de manifestants ont défilé, mercredi 12 août, dans plusieurs grandes villes de Biélorussie pour protester contre la réélection d’Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994. L’homme fort de Minsk a été réélu, dimanche, avec 80 % des voix face à sa rivale Svetlana Tikhanovskaïa, en dépit des accusations de fraudes massives.

Depuis, chaque nuit, la répression se fait de plus en plus violente. Malgré des protestations pacifiques, le pouvoir a immédiatement répondu par la force, tirant des balles en caoutchouc, usant de canons à eau, de matraques, et coupant l’accès à des sites Internet pour tenter de museler la contestation. Mercredi, les autorités ont annoncé la mort d’un manifestant de 25 ans, interpellé lors d’un rassemblement à Goumel dans le sud du pays. Il s’agit du deuxième décès officiellement recensé depuis le début du mouvement de contestation.

Près de 7 000 personnes ont été interpellées à travers le pays, sans que l’on sache combien sont détenues. « C’est la première fois que le régime va si loin. Contrairement à ce qu’on a pu observer par le passé, la violence est devenue arbitraire. Elle ne vise plus seulement des opposants publics mais des citoyens ordinaires », souligne Alexandra Goujon, politologue, spécialiste de la Biélorussie et enseignante à Science Po Paris, contactée par France 24.

« L’UE n’aime pas adopter des sanctions »

Face à cette flambée de violences, les ministres européens des Affaires étrangères se réuniront, vendredi 14 août, pour débattre d’éventuelles sanctions contre l’ancienne république soviétique. Mais l’adoption de mesures de rétorsion ne semble pas faire l’unanimité au sein des 27 et aucune sanction ne peut être mise en place sans le soutien unanime des États membres.

« L’Union européenne n’est pas une structure qui aime adopter des sanctions. La plupart du temps, elle le fait en dernier recours car ces mesures conduisent forcément à un raidissement des relations. Or son objectif n’est pas que la Biélorussie soit pointée du doigt, mais qu’elle se transforme. De plus, beaucoup d’États sont convaincus que les sanctions étrangères n’ont jamais servi à faire plier un régime », explique la spécialiste.

Difficile pour autant de fermer les yeux sur ces dernières nuits de violence. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, a rappelé mardi que les 27 avaient levé une partie des sanctions en 2016 contre la Biélorussie « parce que le pays avait pris par le passé des mesures allant dans la bonne direction ». Désormais, « il va falloir que nous discutions très sérieusement de la possibilité d’inverser la donne vu le contexte de ces dernières semaines, et tout particulièrement de ces derniers jours ». Plus réservé, son homologue néerlandais, Stefan Block, a estimé de son côté qu’il était important d’éviter de prendre des mesures qui pourraient frapper négativement la population biélorusse.

Un argument qui ne tient qu’à moitié, selon Alexandra Goujon. « Alexandre Loukachenko n’a jamais eu une politique proeuropéenne. Il n’a pas voulu entretenir de liens économiques plus poussés avec l’UE, ses principaux partenaires commerciaux étant la Russie et l’Ukraine. Même lorsque des sanctions ont été prises en 2004 contre le régime, elles n’impliquaient pas d’embargo économique, la population n’était donc pas véritablement touchée », nuance la politologue.

>> À lire aussi : « S’il y a du changement en Biélorussie, c’est que le Kremlin aura débranché Loukachenko »

Pour l’heure, la Biélorussie est toujours sous le coup d’un embargo sur les ventes d’armes et de matériel pouvant être utilisés pour la répression. De même, quatre personnes impliquées dans le cadre de deux disparitions non élucidées, sont encore interdites de séjour dans l’UE.

Des approches divergentes

Si les 27 se sont accordés en jugeant l’évolution de la situation « très sérieuse » en Biélorussie, les approches de chaque État divergent aussi selon leur histoire ou leur situation, note Alexandra Goujon. « La Pologne, qui a demandé une réponse rapide pour venir en aide aux opposants biélorusses, adopte une position plus ferme car elle a toujours défendu, par le passé, les libertés politiques de ses pays voisins. »

« À l’inverse, certains États comme la Hongrie vont se montrer plus réticents à voter des sanctions, qui seraient selon eux une forme d’ingérence et une preuve de non-respect envers la souveraineté d’un pays », ajoute-t-elle.

S’ajoute à cela la peur de voir son pays à son tour frappé de sanctions. « Le dirigeant hongrois Viktor Orban mène depuis des années des réformes menaçant l’État de droit. On peut donc facilement s’imaginer qu’il ne va pas donner son feu vert pour affaiblir un État alors même que sa propre politique est possiblement condamnable. »

Ainsi, parvenir à un accord rapide pour les 27 semble pour le moins délicat. Des mois de négociations avaient été nécessaires pour obtenir un consensus dans le cas de la Russie lors du conflit ukrainien en 2014. Mais l’utilisation massive des réseaux sociaux par les citoyens, malgré les coupures de réseau, et la pression internationale pourraient toutefois réveiller l’immobilisme européen. « Plus la répression sera violente, plus il sera difficile pour l’UE de jouer la prudence et de ne pas répondre dans les temps », conclut l’universitaire.


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