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«Sans libre circulation, tout est plus difficile»

Laura Clemens: «J’ai souvent été confrontée aux récits de mes étudiants qui m’ont fait réaliser à quel point il peut être difficile de vivre et de travailler ici sans la sécurité que procure l’accord de libre circulation». swissinfo.ch

Laura Clemens a déménagé à Zurich en 2008. Elle y a trouvé un travail stable d’enseignante et fondé une famille. Désormais, cette citoyenne allemande se sent chez elle sur les bords de la Limmat. Pour elle, l’initiative de limitation de l’UDC montre le malaise d’une partie de la société suisse face à la présence étrangère. Un malaise qu’elle n’a pourtant jamais senti directement dans la plus grande ville du pays.

Ce contenu a été publié le 09 septembre 2020 – 13:28

Mattia Lento

Nous sommes dans le 5e Arrondissement de Zurich, autrefois épicentre industriel de la ville, devenu quartier résidentiel très prisé. Laura Clemens nous a donné rendez-vous au 116 Neugasse, un des sièges de l’ECAP. C’est une des plus grandes institutions de formation pour adultes, née dans les milieux de l’immigration italienne il y a 50 ans et devenue depuis une référence aussi pour les autres communautés linguistiques.

Laura Clemens est une des enseignantes de l’institut. Son discours et son accent brisent immédiatement le cliché de l’allemand comme langue dure, âpre et privée de musicalité: quand elle parle, la langue de Goethe devient une mélodie. Nous décidons pourtant de communiquer en italien, qu’elle parle parfaitement avec un léger accent de la région romaine, qui en dit long sur sa biographie.

Précarité culturelle

Née et élevée dans la région de Cologne, Laura Clemens, après une parenthèse à Hambourg, s’installe à Rome pour étudier la littérature comparée. Après ses études, elle se spécialise dans l’enseignement de l’allemand comme seconde langue et entame ensuite une série d’expériences dans le monde du théâtre, de l’édition et de l’enseignement. Elle travaille par intermittence comme assistante à la mise en scène pour une compagnie théâtrale basée à Bruxelles, où elle s’installe un temps. Pendant les pauses entre un poste et l’autre, elle enrichit son CV de différentes manières, sans jamais trouver de contrat stable.

Elle participe notamment en Pologne à un programme d’échange de l’Union européenne (UE) pour enseignants et effectue un stage dans la prestigieuse maison d’édition allemande Suhrkamp. Cela lui permet de nouer des relations dans le monde assez fermé de l’édition germanophone, qui l’amèneront à Zurich. «J’ai eu vent d’un poste vacant chez l’éditeur Kein & Aber, j’ai refait une année de stage et j’ai fini par obtenir ce qui semblait un rêve: un contrat stable et un vrai salaire dans une maison d’édition respectable».

Hélas, l’éditeur entre en crise après quelque temps. «J’y ai passé quatre ans, sans ressentir beaucoup de différence avec l’ambiance du travail en Allemagne, et je me sentais parfaitement à l’aise, mais ensuite est arrivée la crise, et les compressions de personnel».

Le monde dans une salle de classe

L’expérience acquise lui permet de trouver facilement un poste dans un de ses domaines de spécialisation: l’enseignement de l’allemand pour les adultes. «En 2012, je suis entrée à l’ECAP. C’était merveilleux de retourner à l’enseignement. J’ai dû suivre encore une formation spécifique, mais je n’ai eu aucun problème à m’intégrer dans le contexte professionnel. L’idée des former des personnes issues de la migration pour leur donner de meilleures chances au travail et dans la vie, pour les rendre plus autonomes, m’a tout de suite plu. J’ai vite compris que ce travail est fondamental, nécessaire. Dans mes classes, il y a tout un monde. Je rencontre des gens très différents les uns des autres, non seulement par leurs origines mais aussi par leur niveau professionnel et culturel».

«Souvent, mes étudiants sont contraints de vivre dans la précarité, dans la peur de perdre leur travail»

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Beaucoup de ses étudiants n’ont pas le passeport européen et cela lui rappelle les difficultés de ceux qui ne peuvent pas profiter des droits garantis par l’accord de libre circulation entre la Suisse et l’UE. «J’entends souvent des histoires de mes étudiants qui me font comprendre comme il peut être difficile de vivre et de travailler ici sans la sécurité que procure l’accord de libre circulation et avec l’impossibilité de faire venir les personnes qui vous sont chères grâce au regroupement familial facilité. Souvent, mes étudiants sont contraints de vivre dans la précarité, dans la peur de perdre leur travail et cela constitue un obstacle à leur intégration, tout cela est comme un mur pour eux. La sécurité du séjour est un facteur important, et pour l’instant, elle n’est garantie qu’aux citoyens européens.»

Se sentir bien

À Zurich, Laura Clemens est tombée amoureuse d’un citoyen italien qui entretemps a acquis la nationalité suisse. Elle est mère d’une fille de 7 ans et d’un garçon de 2 ans, suisses eux aussi.

«J’espère vraiment que le peuple suisse ne décidera pas de revenir des années en arrière»

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Elle se sent bien dans la capitale économique du pays. Elle a une vie sociale bien remplie et rien ne lui manque. «Ici, je suis à l’aise. Zurich est une ville très ouverte et je n’ai jamais eu de problèmes avec les gens qui m’entourent. Parfois, j’ai du mal à comprendre l’écart entre les résultats dans les urnes et mon expérience personnelle. En 2014, l’acceptation de l’initiative ‘contre l’immigration de masse’, similaire à celle de cette année, a été une douche froide pour moi. Je crois que la société suisse est en partie hostile à la présence étrangère, peut-être que c’est la peur de perdre quelque chose, son travail avant tout. L’UDC exploite cette peur, l’alimente et en tire profit. Mais je suis confiante et j’espère vraiment que le peuple suisse ne décidera pas de revenir des années en arrière».


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