vendredi , 25 septembre 2020
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« S’il y a du changement en Biélorussie, c’est que le Kremlin aura débranché Loukachenko »

La Russie a beau avoir salué la victoire très controversée, dimanche, du président biélorusse Alexandre Loukachenko, ce dernier accuse le Kremlin de manipuler l’opposition et multiplie les provocations. La Russie laisse faire. Pour le moment.

Arrestations de « mercenaires russes », imprécations et menaces… La relation jusque-là privilégiée entre la Russie et la Biélorussie a du plomb dans l’aile. C’est que le président Alexandre Loukachenko, souvent surnommé le « dernier dictateur d’Europe », réélu dimanche avec plus de 80% des voix, a passé une partie de sa campagne électorale à agiter le chiffon rouge de la vassalisation par la Russie.

Confronté à l’émergence de la candidate Svetlana Tikhanovskaïa, professeure d’anglais de formation, qui a su mobiliser les foules, Alexandre Loukachenko en est certain : le Kremlin et ses « marionnettistes » conspirent avec ses détracteurs pour le faire tomber.

À écouter l’autocrate, son gouvernement serait le dernier rempart face à la Russie. « Nous ne vous abandonnerons pas le pays. L’indépendance, ça coûte cher, mais elle en vaut le coût ».

« Menacé par la montée en puissance de l’opposition »

Selon Alexandre Loukachenko, son gouvernement se démène pour déjouer ce complot russe présumé. En juin dernier, il a ainsi fait incarcérer l’opposant Viktor Babaryko ancien dirigeant d’une filiale du géant russe Gazprom. Plus impressionnant, en juillet, il avait procédé à l’arrestation de 33 Russes du groupe Wagner, présentés comme des mercenaires à la solde du Kremlin ayant pour consignes de mener un coup d’État armé à Minsk.

« Ces 33 arrestations ont fait l’objet d’une instrumentalisation totale de la part du président qui considérait la venue de ces personnes comme une tentative d’ingérence. Cela lui a permis de dérouler sa rhétorique sur la Russie qui souhaite grignoter l’indépendance biélorusse », explique Paul Gogo, correspondant de France 24 en Russie. « Lors de cette arrestation, le président se sentait déjà menacé par la montée en puissance de l’opposition. Il a donc joué cette carte. »

Début août, la porte-parole de la diplomatie russe Maria Zakharova avait semblé dessiné une ligne rouge avec l’allié de toujours : si elle a insisté sur les « fondations solides » de l’amitié russo-biélorusse qui ne sauraient être menacées par des « intérêts ponctuels et conjoncturels » , elle a également affirmé que le sort des 33 Russes arrêtés pour un hypothétique complot était surveillé de près. « Nous ne laisserons rien de mal leur arriver », a-t-elle averti, qualifiant de « spectacle » les accusations à leur égard d’avoir fomenté un complot armé avec l’opposition biélorusse.

Un pays sous perfusion russe

Alexandre Loukachenko, multipliant les diatribes à l’accent guerrier, semble ainsi prêt à acter la fin de sa relation privilégiée avec la Russie, malgré une intégration économique, militaire et sécuritaire très ancrée.

En effet, Russie et Biélorussie entretenaient jusque-là des relations étroites. Sur le papier, ils forment même une entité supranationale dans le cadre de « l’État de l’Union ». Selon ce traité de 1999, les deux pays doivent tendre peu à peu vers l’intégration la plus totale dans tous les domaines dans « le respect de leur souveraineté respective ».

La Biélorussie s’est fermement ancrée dans la sphère d’influence de la Russie depuis l’effondrement de l’Union soviétique, contrairement aux chemins diplomatiques empruntés par l’Ukraine ou la Géorgie. La Russie représente la moitié du commerce extérieur du pays et assure 60 % de ses importations, dont l’intégralité de son gaz et de son pétrole.

Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko semblaient alors entretenir une relation personnelle cordiale. Lors d’une visite au Kremlin fin 2018, le président biélorusse offrit même à son homologue quatre sacs de pommes de terre « issues des jardins présidentiels », quitte à alimenter une plaisanterie récurrente en Russie selon laquelle la Biélorussie ne produirait que des patates. Et en 2019, les deux hommes s’étaient affichaient ensemble à un match de hockey à Sotchi.

Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko lors d’une partie de hockey en Sotchi en 2019. © Alexander Zemianichenko, AFP

Cependant, depuis fin 2019 et l’échec de pourparlers sur les prix préférentiels des hydrocarbures russes vendus à la Biélorussie, les tensions n’ont fait que croître. Et Alexandre Loukachenko est allé crescendo dans ses attaques contre la Russie de Vladimir Poutine, l’accusant de vouloir diluer la souveraineté de son pays, voire en prendre le contrôle. Une méfiance vis-à-vis des aspirations russes qui sont nées dès 2014 avec l’annexion de la Crimée.

La Russie laisse faire

« Loukachenko a acté un point de non-retour, les relations entre les deux pays sont passées de fraternelles et stratégiques à ordinaires et utilitaires », explique à l’AFP Arseni Sivitski, le directeur du Centre pour les études stratégiques à Minsk.

Pour le moment, Moscou laisse couler les provocations. Vladimir Poutine a été l’un des deux seuls présidents à envoyer un « télégramme de félicitations » à son homologue biélorusse après sa réélection. « Je compte sur le fait que votre action à la tête de l’État va permettre le développement futur de relations russo-biélorusses mutuellement avantageuses », a écrit le président russe.

« Moscou observe sans intervenir. C’est dans son intérêt », explique Paul Gogo. « Mais Vladimir Poutine préfère garder un œil sur les opposants » qui pourraient constituer autant d’alternatives.

« Plusieurs scénarios sont possibles mais il faut bien comprendre une chose : si les choses changent en Biélorussie, c’est que le Kremlin aura débranché Loukachenko. Certes Poutine a félicité Loukachenko mais c’était une formalité : c’est un divorce qui est en train de se dérouler », explique Oleg Kobtzeff, spécialiste de la Russie à l’université américaine de Paris, sur France 24. « Reste à savoir si les trois opposantes sont soutenues par le Kremlin. Peut-être que oui, peut-être que non. »

Cependant, un analyste interrogé par le Monde estime que Vladimir Poutine serait peu enclin à se débarrasser de Loukachenko. S’il n’a que peu apprécié ses diatribes, il préfèrerait un problème connu à une nouveauté imprévisible.

‘Vladimir Poutine redoute des scénarios pouvant se retourner contre lui’, explique ainsi Andreï Kortounov, directeur du Russian Council, think tank russe sur les questions internationales. « Le pire des cas, c’est une révolution comme Maïdan en Ukraine. Ce serait non seulement la perte d’un allié mais aussi un coup dur politiquement : si un changement de pouvoir par la rue se révèle possible en Biélorussie, pays frère à la mentalité post-soviétique, cela deviendrait envisageable en Russie. Une vraie menace pour Vladimir Poutine, dont les élections ne sont guère plus propres que celles d’Alexandre Loukachenko. »

 


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