vendredi , 25 septembre 2020
Accueil » Actualité » Stefano Stoll: «Faire un Luna Park après tout ce qu’on a vécu aurait été déplacé»

Stefano Stoll: «Faire un Luna Park après tout ce qu’on a vécu aurait été déplacé»

Stefano Stoll, directeur du festival Vevey Images. Julien Gremaud

Ce contenu a été publié le 07 septembre 2020 – 10:46

Ghania Adamo

Le Festival Images Vevey, plus importante biennale d’arts visuels de Suisse, se tient du 5 au 27 septembre. Cinquante installations photographiques, réalisées par une soixantaine d’artistes suisses et internationaux, sont à l’affiche. Entretien avec le directeur de la manifestation, Stefano Stoll.

Rues, parcs, bords du lac, lieux intérieurs inhabituels… toute la ville de Vevey, dans le canton de Vaud, devient, le temps de cette biennale, «un musée à ciel ouvert». La gratuité des visites rend encore plus attractive l’édition 2020, qui porte un titre dans l’air du temps: «Unexpected. Le hasard des choses».

Curieusement, «certaines oeuvres, qui abordent la question du confinement ou du cataclysme, recoupent l’actualité alors qu’elles ont été programmées pour ce festival bien avant le début de la pandémie», avoue Stefano Stoll.

swissinfo.ch: «Unexpected. Le hasard des choses». Qu’y a-t-il d’inattendu dans votre festival? 

Stefano Stoll: Le Covid, bien sûr. On peut dire que vu les circonstances, la tenue du festival est déjà une aubaine. Mais pour être plus précis, je dirais que le thème de la programmation, décidé bien avant la crise sanitaire, renvoie plutôt à un jeu de mots.

Que cache ce jeu de mots?

Notre idée était d’accorder une place primordiale au travail d’une star de l’art contemporain, le Français Christian Boltanski. On tenait à présenter à Vevey l’une de ses oeuvres, monumentale, qu’il avait exposée à la Biennale de Venise, en 2011, sous l’intitulé «La roue de la fortune». Pour Vevey, nous l’avons rebaptisée «Chance». De cette installation qui constitue le coeur du festival partent donc les artères et les veines de notre programmation. L’oeuvre de Boltanski occupe la Salle del Castillo, épicentre de la manifestation.

«Chance» représente une pellicule photographique sur laquelle figurent, en noir et blanc, des dizaines de têtes de nourrissons. C’est le hasard de la naissance. Conditionne-t-il nos vies?

Certainement. Il faut dire que Boltanski s’intéresse à la question du destin. L’installation tourne.  Tout d’un coup un nourrisson s’en détache et tombe sous l’oeil de la caméra, qui projette son image sur un écran. Le nourrisson n’a pas choisi sa famille, mais son destin est déjà scellé. On le sait, dans le hasard il y a toujours quelque chose d’heureux et de malheureux à la fois. Une part de notre vie échappe à notre volonté et demeure liée à des facteurs incontrôlables.

Christian Boltanski

Le dépeuplement des villes et la solitude, dus au confinement, se lisent dans certaines oeuvres que vous exposez. Avez-vous adapté à la crise certains de vos choix?

Certains, oui, comme les installations qui nécessitent l’usage d’écrans tactiles, qu’il fallait éviter pour des raisons sanitaires évidentes. Mais concernant le contenu des images, vous ne me croirez pas si je vous dis que celles qui reflètent le dépeuplement ou la solitude, je les avais programmées bien avant le début de la pandémie. Il y a donc ici un décalage que je trouve très intéressant.

«Vous ne me croirez pas si je vous dis que les images qui reflètent le dépeuplement ou la solitude, je les avais programmées bien avant le début de la pandémie»

End of insertion

Un exemple: «Gregor’s Room III» de Teresa Hubbard et Alexander Birchler, un duo d’artistes suisses. Leur image, qui recouvrira la façade de l’ancien pénitencier de Vevey, est inspirée de «La Métamorphose» de Kafka. On y découvre un homme reclus dans une chambre au décor déglingué.

Le confinement, autre nom de l’emprisonnement, est de fait une des conditions humaines. Dans cette oeuvre, il prend donc un sens éminemment actuel. Là aussi c’est le hasard des choses. Vous comprenez, je ne voulais absolument pas traiter du coronavirus de manière documentaire. D’autres institutions l’ont fait, il ne fallait donc pas en rajouter.

Un mot revient aujourd’hui dans les débats sur la pandémie: «survivalisme». Sommes-nous des survivalistes?

Oui. Nous avons des inquiétudes anxiogènes, mais nous parvenons à les maîtriser grâce à notre capacité de résilience. Celle-ci peut prendre des formes surréalistes. J’en veux pour preuve «What to do With a Million Years», une oeuvre signée Juno Calypso. Ce jeune photographe britannique a pu se procurer les clés d’une somptueuse résidence à Las Vegas, construite entièrement sous terre dans les années 1970, par un riche américain très anxieux qui voulait ainsi se protéger des risques de la guerre froide. Il a réellement vécu dans ce «bunker» de luxe, au décor très kitsch. Aujourd’hui la résidence appartient à une entreprise de cryogénisation des corps.

Juno Calypso

Dans «Diving Maldives», une série de photos réalisée par un couple d’artistes italiens, on voit non pas une vie souterraine mais sous-marine où se côtoient faune aquatique et êtres humains. Imaginerait-on les fonds océaniques comme refuge pour l’homme?

Il ne s’agit pas de refuge dans cette série, mais de catastrophe écologique génératrice d’angoisse, il est vrai, sauf que le sujet est ici différemment traité. On le sait, les Maldives sont très appréciées par les vacanciers. Or selon des données fournies par l’ONU, ces îles seraient l’un des premiers pays à disparaître dans les fonds marins, en raison du changement climatique.

Les deux photographes ont donc joué là-dessus pour créer une prise de conscience collective. Ils ont réuni des photos aquatiques réalisées aux Maldives par des touristes qui pratiquent la plongée, et ils les ont superposées à des photos réalisées, quant à elles, dans les maisons des indigènes. Cette superposition crée l’illusion d’une vie humaine au fond des océans.

Avez-vous souffert en programmant cette biennale?

Non, pas du tout. Mais bon, je suis conscient du catastrophisme ambiant. Je relativise néanmoins. Vous savez, la fin du monde, l’apocalypse, sont des thèmes très anciens qui traduisent une démagogie politique. J’avoue que cette édition 2020 est, dans ses choix, plus sérieuse que les éditions précédentes. Mais faire un Luna Park après tout ce qu’on a vécu ce printemps aurait été déplacé.


Retrouvez cet article sur : SwissInfo