samedi , 19 septembre 2020
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Toujours se méfier de ceux qui aiment tant dénoncer les « dérives de l’antiracisme »

Un article publié le 19 août sur le site de l’hebdomadaire Marianne sonne l’alarme: Sciences Po ferait preuve d’une coupable tendresse envers le “racialisme” en raison de propositions de lectures estivales faites à ses étudiants[1]. 

Marianne s’inquiète de la perversion qui guette la jeunesse, et pas n’importe quelle jeunesse: celle, comme le souligne l’article, dont seront issus les “futurs cadres de la République”. Bref, il faudrait être de bien mauvaise grâce pour ne pas voir que la République est en péril. 

Certes, la liste proposée par Sciences Po est étrange à plusieurs égards. Elle est le résultat d’un sondage en ligne auprès des “communautés anglophones” (pourquoi ce choix restrictif?) et amène à se demander si le but d’une école est d’organiser un “Topito participatif”. Cette liste, au final, renvoie, en matière d’antiracisme, à des ouvrages appartenant au vaste champ du “progressisme” (ce qui semble effrayer l’auteur de l’article). Les concepts que l’on y trouve peuvent être critiqués (d’autant que certaines expressions sont parfois présentées à tort comme des concepts scientifiquement établis) et les analyses que l’on y lit sont partiellement inadaptées à la réalité de la société française puisque, pour l’essentiel, élaborées à partir des réalités de la société américaine (ce dont des étudiants de Sciences Po, chez qui des observateurs attentifs ont décelé un cerveau, devraient au demeurant se rendre compte).

De même, certains de ces livres ne prennent pas toujours suffisamment garde de ne pas légitimer des logiques de “contrition blanche” ou d’assignation à un système de pensée raciste du fait de la couleur de la peau ou de l’origine et flirtent parfois avec ces lignes rouges. On peut en outre regretter que les livres proposés soient pour l’essentiel des livres qui traitent du racisme sous l’angle systémique, et moins sous celui des attitudes et des idéologies, alors même que c’est la rencontre féconde de ces trois approches qui permet de cerner les mécanismes du racisme et donc de les combattre. On remarquera également qu’il aurait été stimulant pour des étudiants d’élargir leurs réflexions avec des livres adoptant des points de vue différents et remettant en cause, au nom du conservatisme, du progressisme lui-même (champ vaste nous disions) ou du socialisme la focalisation sur l’explication des mécanismes sociaux par le critère trop exclusif ou trop enfermant de la “race”. 

Le problème n’est donc pas tant qu’un article de Marianne émette des critiques car la critique est légitime, bienvenue et stimulante. Le problème, ce sont les angles morts de l’article (au demeurant médiocre[2]), de l’auteur et de l’hebdomadaire. 

Ainsi, si l’article critique la nature des livres retenus, il ne donne aucun exemple de ce que serait un livre qui, traitant du racisme aujourd’hui, serait “admissible”. Cela voudrait-il dire que, derrière les lamentations sur la remise en cause de l’universalisme (concept précieux et à sans cesse promouvoir au demeurant), l’auteur aurait un problème avec l’antiracisme? Ou alors les seuls livres traitant du racisme aujourd’hui et vus comme admissibles seraient ceux qui expliqueraient qu’il est urgent de “redresser” ces populations considérées par les réactionnaires assumés ou camouflés comme “ces noirs et ces Arabes” incapables d’adhérer à l’universalisme? Ou ceux qui expliqueraient qu’il ne faut pas exagérer avec ces histoires de racisme et de discriminations “parce que, aujourd’hui, c’est moins grave qu’avant”? 

On se demande d’ailleurs ce que l’auteur entend par cet “universalisme” qu’il ne prend pas la peine de définir. Le fait que chacun doive être traité à égale dignité? L’universalité des droits? C’est précisément ce pour quoi se battent les antiracistes conséquents. Mais peut-être cette absence de définition trahit-elle une réalité peu reluisante: le concept d’ “universalisme” est utilisé non pas pour désigner l’universalisme mais se trouve brandi comme un code permettant de grouper autour de soi et sans le dire explicitement celles et ceux que les revendications antiracistes effraient. Par peur de perdre une domination sociale, par peur du changement, par peur du grand remplacement, par peur de la barbarie prêtée à l’autre qu’il faut alors maintenir outre-périphérique. 

En outre, Marianne semble prompte à dénoncer les “dérives de l’antiracisme”. Là encore, derrière les lamentations sur ces dérives, pourquoi ne parler de l’antiracisme que lorsqu’il prend ou semble prendre ses distances avec l’ “universalisme” ou qu’il se fourvoierait dans le “racialisme”? Il n’existe donc pas d’antiracistes qui se battent pour l’égalité sans être suspects de “racialisme”? En tout cas, ça n’est pas dans les articles de cet auteur qu’on en trouvera l’évocation. Cet auteur (mais plus généralement l’hebdomadaire Marianne) semble avoir une ligne de conduite bien trempée: surtout, ne pas dire du bien de l’antiracisme, ne pas braquer les projecteurs sur les discriminations raciales et leur caractère insupportable (et bien peu universaliste!), ne pas interroger les fondements de nos sociétés en relation avec le racisme qui peut s’y déployer. 

Ainsi, armés de concepts trahis dans leur définition et assurés de voir leur prose tweetée par quelques clowns de réseaux sociaux suivis par leurs publics de cirque, des journalistes, chroniqueurs, éditorialistes, essayistes ou intellectuels autoproclamés vont de buzz en buzz, dénichant tout ce qui leur permettra, la haine aux lèvres ou la mine faussement contrite, de taper sur les logiques de promotion de l’égalité. Une liste de livres délivrée par Sciences-Po au cœur de l’été, un site internet sans audience qui liste des médecins noirs pour les promouvoir (démarche aussi dangereuse qu’imbécile), un tweet borderline ou franchement scandaleux posté plusieurs années auparavant par la dernière vedette arabe ou noire d’un quelconque programme de la téléréalité ? Soyez alors assurés que les articles indignés, mises en garde, posts, tweets, tribunes, chroniques ou interviews fleuriront. 

Mais qu’Eric Zemmour et consorts expriment leur racisme à longueur de journée à la télévision, que des jeunes se fassent frapper ou insulter par des policiers parce qu’ils sont noirs ou arabes, que la recherche d’un logement ou d’un travail soit un parcours du combattant pour les mêmes catégories, et vous retrouverez ces indignés sur commande dans une attitude parfaitement marmoréenne. 

Que cela soit un acte manqué, une stratégie ou une inconséquence, ces façons de procéder ont privé certains concepts -l’universalisme ou la laïcité- de l’évidence partagée de leur dimension émancipatrice. Ces concepts deviennent même parfois déplaisants à entendre, tant celles et ceux qui les reçoivent peuvent parfois entendre, derrière leur évocation formelle, que leur énonciation est devenue le véhicule d’une malveillance à leur égard. Et c’est bien cela qui fait le plus le jeu des racialistes, des ennemis de l’universalisme et des contempteurs de la laïcité. Comme dans un mauvais jeu de miroir où d’aucuns trahissent des concepts pour camoufler leur racisme tandis que d’autres ont intérêt à laisser opérer cette perversion qui facilité les progrès de leur vision tout aussi racialisée du monde. 

En pensant à cet auteur et à cet article, une pensée affleure: il faut toujours tenir en suspicion celles et ceux qui passent plus de temps à dénoncer des antiracistes maladroits que des racistes trop adroits.

 

[1]L’article de Marianne à lire ici

[2] Bien peu rigoureux, l’auteur parle du professeur Robin Haidt, alors qu’il s’agit de Jonathan David Haidt, pourtant une sommité. De même, l’auteur ignore ou fait mine d’ignorer que le terme de “race” employé dans les livres qu’il critique n’y a pas de signification biologique et que, dans l’ensemble de la société américaine, le terme “race” est employé avec la plus parfaite des banalités, y compris sans doute par les personnages qu’il appelle à la rescousse de sa démonstration.

 


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