mardi , 21 janvier 2020
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Trois urgences révélées par la consultation des directeurs d’école

Godong via Getty Images

« L’écart de salaires entre un directeur d’école et celui d’un enseignant classique est de 7% en France, contre 41% en moyenne dans les autres pays de l’OCDE. C’est peu reconnaître l’engagement illimité de la plupart des directeurs. »

Le désarroi des directeurs d’école primaire est apparu au grand jour après le suicide de Christine Renon, retrouvée morte dans son établissement le 23 septembre 2019. Cette directrice d’école à Pantin avait laissé une lettre poignante dans laquelle elle faisait part de son désespoir face aux contraintes jugées insurmontables de sa mission. Le 13 novembre, le ministère de l’Éducation nationale a lancé un ensemble de travaux pour répondre aux difficultés rencontrées par les directeurs d’écoles. Ces derniers ont tous reçu un questionnaire à remplir en ligne. À partir de la synthèse des résultats publiée hier par le ministère, une concertation avec les organisations syndicales devrait débuter le 14 janvier, dans un contexte social déjà tendu.

Que nous disent les directeurs d’école qui se sont penchés sur ce questionnaire? Beaucoup sont assez sceptiques: ils ont la sensation d’avoir été de nombreuses fois consultés sans que rien ne change. À leurs yeux, les questions soumises montrent d’ailleurs que les problématiques auxquelles ils sont confrontés sont parfaitement connues du ministère. Ils témoignent aussi qu’il était compliqué d’y répondre de façon pertinente. Par exemple, à une question qui leur était soumise: “de quoi avez-vous le plus besoin?”, il était difficile de ne choisir que 2 des 5 réponses proposées…

 

 

Les directeurs souffrent d’un grand décalage entre ce qu’on attend d’eux, leurs aspirations… et les moyens dont ils disposent. Ils ont le sentiment que, pour bien remplir leur mission, il leur faut se positionner comme “leader”, capable d’entraîner une équipe, de porter un projet… Cependant, les directeurs ne disposent d’aucun levier managérial dans l’équipe enseignante. Pire, ils sont souvent débordés par les contraintes matérielles ou administratives qui monopolisent tout leur temps de décharge et les empêchent d’assurer leur rôle auprès des autres enseignants, des parents et des partenaires de l’école. Pour combler ce décalage, que demandent concrètement les directeurs? 

Un véritable statut, avec une capacité managériale

Il faudrait donner aux directeurs les moyens d’exercer une véritable animation de la communauté éducative, sur la base d’un projet éducatif propre à l’établissement. Aujourd’hui, ils découvrent le jour de la rentrée les nouveaux enseignants, envoyés directement par le rectorat, selon les règles d’affectation du “mouvement”, qui ne tient compte ni des besoins des élèves, ni des aspirations des personnels. Si les directeurs pouvaient recruter en partie eux-mêmes leur équipe sur la base d’un profil de poste, ou a minima rencontrer les candidats avant leur prise de poste, ils pourraient les informer du projet de l’établissement, des contraintes particulières de leur école, afin que l’enseignant puisse lui aussi choisir en connaissance de cause. Avoir un rapport d’autorité sur les enseignants leur permettrait de gérer l’équipe et d’impulser un mouvement de façon beaucoup plus efficace que par leur seul enthousiasme. Il pourrait alors devenir un maillon précieux pour combler la grave carence en ressources humaines pointée dans l’ensemble de l’Éducation nationale. Les enseignants sont d’ailleurs ambivalents à ce sujet: d’une part, ils s’inquiètent qu’une autorité hiérarchique directe du chef d’établissement puisse porter atteinte à leur liberté. D’autre part, ils sont les premières victimes de cette absence de “management” direct, qui les prive de reconnaissance. En renforçant les prérogatives des directeurs, on pourrait développer leurs compétences managériales pour faire vivre l’équipe de façon plus harmonieuse.

Plus de temps

Un directeur de 15 classes n’a aujourd’hui aucune aide administrative (tandis que ses homologues des collèges en ont deux, en plus du conseiller principal d’éducation). Les contraintes matérielles basiques sont alors chronophages: par exemple, le temps passé à distribuer des photocopies peut dégénérer en cauchemar lorsque l’architecture du bâtiment éloigne le bureau du directeur de la réserve ou autre. Il faudrait offrir en plus l’aide d’au moins un mi-temps administratif pour les écoles de 12 à 14 classes, et un plein temps à 15 classes et plus (seules 11,8% des écoles comptent plus de 11 classes).

Une revalorisation salariale

98% des directeurs sont aussi des enseignants, partiellement ou totalement déchargés de leurs cours selon la taille de l’établissement. La prime qu’un directeur touche en plus de son salaire d’enseignant pour compenser ses responsabilités supplémentaires est aujourd’hui entre 200 et 400€ bruts. L’écart de salaires entre un directeur d’école et celui d’un enseignant classique est ainsi de 7% en France, contre 41% en moyenne dans les autres pays de l’OCDE.[1] C’est peu reconnaître l’engagement illimité de la plupart des directeurs. 

 

 

La réflexion en cours doit être l’occasion de reconnaître le rôle pivot des directeurs d’établissement, à l’image de ce qu’on retrouve dans la plupart des systèmes éducatifs étrangers. On pourra faire toute les réformes de l’école qu’on veut, elles n’auront aucun impact si nous ne sommes pas capables de prendre davantage soin des femmes et des hommes qui s’engagent avec professionnalisme auprès des enfants! “Améliorer la gouvernance de notre système éducatif” est précisément l’un des 7 défis des ”États Généraux de l’Éducation”, cette grande mobilisation citoyenne organisée par VersLeHaut, pour accélérer le changement éducatif. Sur ce sujet comme sur tous les autres grands thèmes, chacun est invité à apporter sa contribution sur la plateforme www.etatsgeneraux-education.fr, ou à l’occasion des réunions en régions. Personne ne détient seul la solution aux grands défis éducatifs: vous avez une partie de la réponse!

 

[1] “Regards sur l’éducation” 2018, étude annuelle de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

 

BAYARD

« Tous éducateurs, et vous? » de Marc Vannesson

  




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