mardi , 23 avril 2019
Accueil » Actualité » Avant de perdre son dernier bastion en Syrie, Daesh a été déchiré par une guerre intestine

Avant de perdre son dernier bastion en Syrie, Daesh a été déchiré par une guerre intestine



Daesh n’a pas cessé d’exister, le jihadisme n’a pas disparu de la surface du globe et des esprits, mais ce qui se voulait naguère un « Califat » a perdu sa dernière parcelle de territoire en Syrie. Samedi, la chute de son ultime position de Baghouz a été proclamée. Depuis des années, les troupes arabo-kurdes ont lutté d’arrache-pied au sol pour faire refluer l’ombre noire du drapeau du ad-dawla al-islāmiyya, ou « Etat islamique » en arabe, obtenant finalement de priver l’organisation terroriste de son retranchement final. Depuis les airs, les frappes de la coalition internationale, notamment américaines, ont pilonné la milice salafiste dans ses quartiers.

Mais un facteur interne, passé inaperçu par la force des choses, a également pesé de tout son poids dans l’affaiblissement et la décomposition de Daesh. Ces derniers mois, ces dernières années même, le groupe s’est divisé de plus en plus profondément autour d’une querelle idéologique très violente, entraînant courses au pouvoir, suspicions et purges. 

Un monde de paradoxes 

S’intéresser à la lutte des factions qui a déchiré l’empire salafiste conduit dans un monde où une bureaucratie à tiroirs a noyauté en une poignée d’années une théocratie fanatique, où théologie et politique se tiennent d’ailleurs étroitement, où des dirigeants approuvant, encourageant l’esclavage, les décapitations ou des exemples de barbarie plus effroyables encore dénoncent plus « extrémistes » qu’eux. 

Un chercheur spécialiste de la civilisation et de la loi islamique, affilié au Programme sur l’extrémisme des universités américaines George Washington et Yale, Cole Bunzel, a retracé cette guerre de l’intérieur sur le site spécialisé Jihadica. Un récit établi à partir de documents de premières mains, émanant de services de Daesh, ou de cadres. 

« L’excommunication des indulgents » 

Il faut remonter cinq ans en arrière, lors de cette année 2014 qui a vu l’offensive fulgurante de Daesh en Irak et le pseudo-avènement d’Abou Bakr al-Baghdadi en tant que calife, pour comprendre l’origine de ce conflit idéologique appelé à macérer dans les hautes sphères jihadistes. Un nom d’oiseau commence à ce moment-là à voler au sein de Daesh: on parle d' »hazimistes », du nom d’Ahmad Ibn Umar al-Hazimi, un théologien salafiste saoudien, emprisonné dans son pays à compter de 2015. Il est connu pour prêcher « l’excommunication pour les indulgents ». Sur cette base, certains vont réclamer qu’on décrète le takfir (l’excommunication musulmane) contre ceux qui répugnent ou même hésitent à déclarer takfir les mauvais croyants. Se noue alors une ligne de clivage qui va prendre de plus en plus d’importance dans les rangs de Daesh.

Cette opinion est très marginale dans le Daesh de 2014. Turki al-Binali, théologien et maître du « Bureau de recherches et d’études » de l’organisation, instance chargée d’éditer les textes religieux enseignés dans les camps d’entraînement et d’édicter la doctrine du mouvement, dénonce aussitôt une « innovation » et traite d' »extrémistes » les individus qui la portent. L’accusation peut faire tristement sourire venant de la part de celui qui a justifié l’esclavage de minorités et de prisonniers, mais elle repose sur une double crainte: celle de se couper du monde des musulmans vivant en terres non islamiques, mais aussi et surtout de lancer un processus de rejets sans fin. 

Vent et contre-vent 

Une campagne s’enclenche contre les « hazimistes » tenant la ligne dure sur l’excommunication: ainsi une vidéo, diffusée par les médias de Daesh, annonce le démantèlement d’une « cellule d’extrémistes » en décembre 2014. Mais le vent tourne rapidement. L’année suivante, les critiques fusent contre un autre théologien, Abou al Mundhir al-Harbi. Celui-ci affirme en effet, lors d’une série de questions-réponses, qu’il est possible dans certains cas concrets, comme une atteinte aux biens ou à sa propriété, de saisir un tribunal civil. Cris d’orfraies dans le camps d’en face, qui s’étrangle qu’on dise que la justice des hommes peut parfois se substituer à celle qu’ils attribuent à Dieu. Binali appuie cependant son collègue et se plaint, dans une lettre adressée à l’équipe du calife, de « l’extrémisme » qui monte. 

Mais visiblement il n’a plus l’oreille du prince, ou celle-ci se fait distraite. Ainsi, un document montre qu’un « comité méthodologique » est formé en février 2016. Son but est de procéder à l’examen des théologiens de Daesh. On leur pose des questions sur leur formation, leur voyage vers la Syrie ou l’Irak, et leur vision du takfir. Les cadres de cette commission jurent qu’il ne s’agit que de lutter contre « l’extrémisme », mais le théologien en chef est persuadé que leur mission est au contraire de traquer le murji’isme, en d’autres termes le « laxisme » sur l’excommunication. Mais les signes de la perte d’influence de Binali s’accumulent. Le service dont il tient les rênes, qui était au départ un « département » ou « ministère » chargé des « recherches et des études » n’est plus qu’un « bureau ». Il n’a plus le pouvoir de promulguer des fatwas (un avis juridique fondée sur la loi islamique). 

Qui sont les partisans du takfir sans fin? 

Les forces en présence se font jour peu à peu. Chaque courant est bien identifié, localisé au sein de Daesh. En-dehors du comité de méthodologie, les « extrémistes » noyautent le Département de la sécurité, mais aussi les médias du groupe jihadiste et dominent bientôt le Comité délégué, sorte de conseil exécutif, de gouvernement de Daesh. Cette montée en puissance institutionnelle se lit aussi dans les déclarations officielles. Le 29 mai 2016, un texte condamne le takfir sans fin mais lance aussi qu’il n’y a aucune « excuse pour ceux qui en trouvent aux incroyants ». Un an plus tard, le ton gagne encore quelques octaves dans une autre déclaration officielle: la position la plus dure sur l’excommunication n’est pas adoptée mais elle est tout de même confortée, car les auteurs vitupèrent contre « ceux qui repoussent », qui « refusent de voir dans le takfir l’une des fondations de la religion ». 

Comment expliquer cette influence croissante? Il semble que la raison en soit purement politicienne. A partir de l’établissement du « Califat », des individus de tous horizons viennent se mêler au cauchemar. Et ces étrangers, c’est-à-dire  des personnes qui ne sont ni irakiennes ni syriennes, apparaissent plus sensibles à cette surenchère idéologique. C’est en tout cas la lecture développée en interne.

En août 2017, un théologien du nom d’Abou al Malik al-Shami se lamente sur le déclin militaire déjà en cours de Daesh dans une lettre ouverte. Et il désigne les fautifs, au premier rang desquels il situe « les médias » et les « hazimistes ». Il va plus loin en dressant la typologie de ces derniers. Pour lui, ils prospèrent parmi les recrues « tunisiennes, égyptiennes, saoudiennes, azerbaïdjanaises, et turques ». Leur nombre de plus en plus important a pu pousser la direction du mouvement à leur faire une plus grande place, a fortiori dans un climat rendu délétère par les défaites successives. Un détail supplémentaire attire l’attention. Dans sa lettre, al-Shami n’hésite pas à assurer que les « extrémistes » n’ont finalement fait que remplir une vacance du pouvoir, délaissé depuis longtemps par Abou Bakr al-Baghdadi, terré loin du gros de ses sbires. 

Désillusion autour d’al-Baghdadi 

L’opposition ne désarme pas. Binali et d’autres théologiens demandent dès mai 2017 une révision voire un retrait pur et simple des textes officiels marqués de l’empreinte de leurs ennemis. Mais les détracteurs du takfir « sans fin » ont un point commun: ils meurent bien souvent de frappes balistiques au printemps et été 2017, comme Turki al-Binali lui-même, tué le 31 mai. Un partisan de ce dernier, Muhamad al Husayni al-Hashimi, accuse même, dans une publication du 5 juillet 2017, le Comité délégué d’être à l’origine de la mort de ses rivaux. Lui aussi en appelle à al-Baghdadi: « Ô calife, tu regardes et tu es impuissant à faire quoi que ce soit ». 

C’est alors que se produit un retournement de situation que les pseudos-modérés n’attendaient plus. Le 15 septembre 2017, une nouvelle déclaration officielle est mise en circulation et annule la précédente, qui est dite « entachée d’erreurs ayant généré divisions et désaccords parmi les combattants ». Selon Cole Bunzel, qui a donc exhumé ces documents, ce revirement s’explique par un retour aux affaires d’Abou Bakr al-Baghdadi. 

La fin des factions 

Mais il s’agit là d’une victoire en trompe-l’œil pour les tenants de Binali. Dès le mois de décembre suivant, des théologiens étiquetés « modérés » par Daesh sont incarcérés. A l’été 2018, tous les médias de Daesh placardent l’arrestation pour « trahison et espionnage » du théologien Abou Ya’qub al-Maqdisi. Le 4 décembre dernier, son exécution est signalée. 

Ce dernier durcissement doctrinal de Daesh, couplé à une chasse aux sorcières, n’aura pas l’effet escompté par ses promoteurs. En prenant Baghouz, les soldats arabo-kurdes et la coalition internationale ont mis fin à leur controverse.




Retrouvez cet article sur : BFM-TV

A lire aussi: