samedi , 20 avril 2019
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Ce que je voudrais dire à ma fille noire, femme en devenir, sur les droits des femmes et le racisme


Ma fille a 9 ans. Elle est une petite-grande qui pose beaucoup de questions, qui est curieuse. Avec elle, les « pourquoi? » et « comment? » sont sans fin. Elle est vive, a un humour souvent grinçant et des réparties qui font mouche. Tout le portrait de sa mère (autosatisfaction), moi. Ce n’est pas évident au premier regard. Ma fille est aussi noire que je suis blanche.

J’ai une amie dont le fils est aussi blanc qu’elle est noire. C’est rigolo (ironie), parce qu’on la prend souvent pour la nounou de son fils. C’est rigolo (ironie toujours), parce qu’à moi, on ne me demande jamais si je suis la nounou de ma fille. On me demande souvent si je suis famille d’accueil pour « ces enfants d’Afrique qui doivent se faire opérer en France » . Alors j’explique. Non, nous ne sommes pas famille d’accueil mais famille tout court. Oui c’est ma fille donc je suis sa mère. Parfois certains insistent « c’est bien quand même ce que vous avez fait« . Pauvres cons. Si j’étais tombée enceinte, jamais je n’aurais pensé à l’adoption. Notre fille et notre fils sont nos enfants, ceux sans lesquels nous ne pouvons plus imaginer notre vie, ceux qui nous font dire aujourd’hui « heureusement que nous n’avons pas pu avoir d’enfant biologique, sinon nous n’aurions pas ces deux-là, nos trésors« . Mais au départ, notre démarche d’adoption était véritablement et purement égoïste. Et c’est très bien comme ça. Nous voulions fonder une famille. L’adoption était le seul moyen. Point. Mais je m’égare.

Les clichés ont la vie belle et elle sera encore longue. La noire est forcément la nounou qui garde des petits blancs et la blanche est la gentille qui sauve les petits noirs. Ces préjugés pourraient prêter à sourire et sembler être d’un autre temps. Mais ils sont toujours d’actualité, nauséabonds, avec des relents de colonialisme puant.

Ma fille est noire, adoptée et femme en devenir. Parce que c’est la réalité et qu’idéaliser un monde loin d’être idéal n’a aucun sens, je sais qu’elle n’aura pas la même vie qu’une petite fille blanche, enfant biologique de son âge qui elle même n’aura pas la même vie qu’un petit garçon blanc de son âge. Putain de hiérarchie arbitraire.

Je vais tenter d’abréger sur l’adoption. J’entends d’ici ceux qui savent tout me répondre « N’importe quoi. Les gens ne font pas de différences entre adopté et biologique » . Si, des gens font des différences. Sur les documents officiels, par exemple, la mention « adopté » ne doit pas apparaitre. On a déjà dû se battre parce qu’une personne derrière son guichet voulait le notifier malgré tout, parce que « quand même, ce n’est pas pareil! » . On peut entendre aux infos « un adolescent adopté a commis un crime » . Quand c’est un enfant biologique, personne ne parle de sa naissance. Etre adopté serait-il un élément important, à charge? Certains (médecins et autres bonnes âmes) expliquent aux mamans qu’elles ne devraient pas autoriser ces enfants à les appeler maman puisqu’elles ne sont pas les vraies mères (oui, encore en 2019). Les entourages plus ou moins proches qui ont au fond d’eux (pas toujours assez au fond), bien ancrée, l’idée que la relation parents-enfant n’est pas la même si l’enfant a été adopté. Sous-entendue, elle est plus forte et bien meilleure quand les enfants sont « la chair de la chair » . Certains enfants et adolescents sont moqués à l’école et au collège et entendent que leurs parents ne sont pas leurs vrais parents. Nos gosses le vivent bien, pour le moment. Ils ont su se défendre et passer à autre chose quand cela a été nécessaire. Il n’empêche que ce sont des réalités.

Mettons de côté l’adoption, restent les mentions « noire » et « femme » . Double peine. J’ai réfléchi sur ce que je devais dire à ma fille. Ne rien lui dire de notre monde concernant les discriminations raciales et envers les femmes, pour ne pas la freiner dans ses élans, pour ne pas lui faire peur, au risque que cela lui tombe dessus et qu’elle se sente démunie? Lui dire, risquer de lui faire peur mais lui apporter une certaine lucidité sur le monde et lui apprendre à se défendre? L’hésitation a été de courte durée. On en parle. Avec des mots qu’une enfant peut entendre.

En mots d’adulte c’est comment? C’est violent. « Ma fille, tu es noire et du sexe féminin. Plein de gens n’aiment pas les noirs juste parce q’ils sont noirs. Certains peuvent en devenir violents. Certains ne diront rien mais t’excluront. Tu ne pourras pas entrer partout. C’est comme ça. C’est injuste, souvent illégal, mais c’est comme ça. Réussir te demandera plus d’efforts. En plus tu es une femme! Pour un même travail on te payera moins qu’un homme, et comme tu es noire, cela sera sans doute encore moins. On te laissera moins souvent ta chance, et encore moins parce que tu es noire. Tu n’as pas à accepter tout cela, parce que c’est inacceptable. Tu n’as pas à faire profil bas, mais au contraire être fière. Ce sera souvent difficile voire douloureux, mais la chose importante à retenir, c’est que tu mérites d’être heureuse et que ta vie, tes envies, ton travail, tes sentiments valent autant que ceux des autres! » .

Aujourd’hui, dans le monde, des femmes vivent les pires atrocités et injustices parce qu’elles sont femmes.

Aujourd’hui, en France, des femmes meurent encore sous les coups de leurs bourreaux. Les femmes sont moins bien payées pour un même poste. Les femmes sont moins embauchées pour certains postes. Des femmes sont voilées de force. Les femmes sont moins représentées. Des femmes sont violées parce qu’elles portaient une mini-jupe. Des femmes… la liste est tristement sans fin.

Prévenir ma fille a été une évidence. Se défendre n’est possible que lorsque l’on sait contre quoi et qui se protéger ou se battre. Savoir est une force. Elle sait l’horreur et les injustices de ce monde. Elle sait que sa présence peut déranger (elle l’a déjà testé). Elle sait qu’elle subira des injustices. Elle sait aussi qu’il n’y a aucune raison valable à tout cela. Elle sait qu’elle mérite autant que les hommes blancs. Elle sait que ses rêves et ses envies valent autant que ceux des hommes blancs. Elle sait qu’elle souffrira parfois de ces inégalités et ces violences. Elle sait où est le juste. Elle aura les clés pour trouver ses solutions, parce qu’elle aura été informée. Informée que, si, en France, devant la loi, nous sommes tous égaux, devant l’humain ce n’est pas le cas. Elle sait que sa vie vaut autant que celles de ces hommes qui pensent que ce n’est pas le cas.

Ce billet est également publié sur le blog Jeanne Ho, deux pieds dans le même cerveau.


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