mardi , 16 juillet 2019
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Ce que Pompidou a eu de séduisant pour les Français et que Macron veut imiter

On comprend que notre jeune président de la République ait omis de célébrer mardi le 79ème anniversaire de l’Appel du 18 juin 1940: il se réserve pour son 80ème anniversaire l’an prochain. Emmanuel Macron, qui entrera alors en campagne pour sa réélection, pourra prononcer un bel hommage au Général de Gaulle ainsi qu’aux volontaires héroïques de la France Libre et exalter en même temps la capacité de résistance d’un petit pays, la France, qu’on avait cru voir écrasé par les superpuissances.

On comprend aussi qu’il ait oublié, voilà bientôt deux mois, de rendre hommage au fondateur et premier président de la Ve République, lors du 50ème anniversaire de son départ volontaire, le 28 avril 1969, au lendemain d’un référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat auquel 52% des Français répondirent “Non”. Parler de référendum perdu et de démission d’un Président aurait pu porter malchance… et en tout cas, faire bien trop plaisir aux Gilets Jaunes et à tous les opposants de gauche et de droite qui réclamaient, précisément, un référendum et une démission.

Mais pourquoi le Président de la République, qui avait déjà préfacé un ouvrage sur Georges Pompidou, a-t-il choisi de célébrer avec tant de faste –une réception à l’Elysée, un grand discours- le cinquantenaire de l’élection de Georges Pompidou (le 20 juin 1969 par 58% des suffrages, face au président centriste du Sénat, Alain Poher)? Cette date aurait-elle à ses yeux une signification symbolique, à l’égal de l’élection de François Mitterrand, qui marqua pour la gauche et particulièrement pour les socialistes, le 10 mai 1981,  l’avènement d’un nouveau monde? 

Même si, durant sa campagne de 1969, il proclama sur tous les tons sa fidélité au Général, après avoir défendu sur toutes les tribunes le “Oui” à son référendum, Pompidou incarne en effet une “rupture”, ou en tout cas une nouvelle phase de la Ve République: après la fin de la guerre d’Algérie, après le rude effort de reconstruction de l’économie, de la défense et du moral du pays, après, surtout, le règne “jupitérien” de onze années de l’austère Général en uniforme pour les grandes occasions, en costume croisé cravate tous les jours (même en vacances en famille dans sa maison de Colombey-les-Deux-Eglises) voici venu le temps de jouir enfin des fruits de la croissance: les Français travaillent encore en moyenne 45 heures par semaine, mais il découvrent le Club Med et la “libération sexuelle”, facilitée par le vote, en 1967, sous de Gaulle, de la loi autorisant la pilule, et devenue, en mai 1968 dans la bouche de Dany Cohn-Bendit et de ses amis, un leitmotiv. Ils mangent encore trop de plats en sauce, mais ils commencent, nombreux, à s’adonner au sport et lisent “Comment maigrir”, un best-seller à l’égal du “Défiaméricain” de Jean-Jacques Servan-Schreiber. Ils achètent des téléviseurs et des machines à laver, mais ils se plaignent du manque de lignes téléphoniques (7 pour 100 habitants!) et du manque d’autoroutes pour circuler dans leurs nouvelles voitures. Ils veulent avoir plus de temps libre et ils mettent en cause les hiérarchies verticales autoritaires dans les entreprises, mais ils restent attachés à l’équilibre d’une société encore fortement rurale et aux valeurs familiales.

Georges Pompidou, qui se fait photographier avec sa femme Claude au balcon  et dans les canapés du palais de l’Elysée, réussit à incarner à la fois ces aspirations contraires: modernisateur affiché, il clame “Chère vieille France! La bonne cuisine, les Folies bergères, c’est terminé! Notre révolution industrielle est largement entamée” Afin que cela se manifeste clairement, il ne se contente pas de lancer le grand projet sidérurgique des hauts fourneaux de Fos-sur-Mer. Il affiche son goût de l’art moderne. Il veut incarner aussi la nouvelle société des loisirs: l’été, au Fort de Brégançon, le nouveau président ne craint pas de se laisser photographier en caleçon de bain aux commandes d’un hors-bord comme lorsque, Premier ministre, il passait ses vacances en Bretagne avec Claude. On ne le voit plus au volant de la Porsche qu’il a offerte à sa femme et avec laquelle il passait prendre ses dossiers le samedi matin à Matignon avant de gagner leur maison de campagne. Mais le couple donne des dîners d’artiste et des soirées cinéma. En robe courte dévoilant ses longues jambes et même une fois en long short de satin rose, Claude affiche une élégance française jugée d’avant-garde et qui suscite, comme les robes de Brigitte Macron, beaucoup de commentaires admiratifs ou agacés. Les premières nuits à l’Elysée, les Pompidou accrochent aux murs de leur nouvelle demeure des toiles de Soulages et d’Alechinsky, en attendant de confier à des designers contemporains comme Paulin la création d’un petit salon, d’une chambre et d’une salle de bains. Ensemble, tous deux vont créer, en plein cœur de Paris, le Centre d’Art contemporain qui portera le nom de Pompidou. Voilà pour la symbolique du changement.  

Mais la force de Georges Pompidou, c’est aussi de savoir rassurer. Le fils d’instituteur et petit-fils d’agriculteur natif de Montboudif (Cantal), le brillant normalien fou de poésie n’a pas eu besoin de lire les ouvrages à la mode de sociologues américains comme Laurence Wylie, auteur d’un autre best-seller de l’époque “Un village en Vaucluse” pour savoir que la France demeure un peuple de paysans, attaché, tout autant qu’à la fameuse “libération sexuelle”, à “la bagnole” et à la modernisation de leur maison, à la vie de famille, à la sécurité et même à l’autorité. Doué d’un physique solide (on ne sait pas encore que la maladie qui l’emportera s’est déclarée dès 1968), il est décrit ainsi par le baron Guy de Rothschild qui, durant quatre ans, lui a fait découvrir le monde de la finance et des affaires: “L’oeil droit est celui du bon vivant qui aime l’argent, le plaisir et la douceur de l’existence… le gauche, froid, dur, impérieux, est celui de l’homme qui ne cède pas”. Pompidou le moderne tient à montrer son attachement à la société paysanne traditionnelle en faisant servir à l’Elysée du petit salé aux lentilles et en retournant parfois à Montboudif. Pompidou l’autoritaire, jugeant que la nouvelle révolution industrielle secoue bien assez les Français, met en garde son premier Ministre Jacques Chaban-Delmas et ses ministres contre des réformes de société trop brutales: “Arrêtez d’emmerder les Français!”

Pressent-il que la mondialisation et la financiarisation de l’économie vont leur imposer des changements encore plus violents et douloureux? La croissance de ces années dites “glorieuses” entamées sous le règne du Général atteint encore, comme on va le rappeler ces jeudi et vendredi à l’occasion du colloque organisé au Centre Pompidou, 4% à 5% l’an. Le chômage ne dépasse pas 400.000 inscrits. Mais déjà, les mutations économiques et sociales font des victimes: les petits commerçants, menacés par le développement des supermarchés, vont se révolter derrière Gérard Nicoud et Pierre Poujade. Le nombre de suicides chez les agriculteurs, dont les exploitations disparaissent ou sont regroupées à grande vitesse, va se multiplier…

Si la parenthèse heureuse des années Pompidou, devenue légendaire, a vraiment existé, elle n’aura donc duré que peu de temps. Valéry Giscard d’Estaing, le jeune successeur du président malade (mort en 1974 avant la fin de son septennat) connaîtra, à peine élu, un second, puis un troisième “choc pétrolier”. Il devra gérer une inflation galopante, une violente crise de la sidérurgie et du textile et la montée continue du chômage. Désormais, le mot de “crise” va s’installer à la Une des journaux et dans le vocabulaire français habituel pour n’en plus disparaître.

En tentant d’apparaître comme un nouveau Pompidou -plus jeune, plus mince, mais non moins modernisateur, “et en même temps” humain, au bras d’une “Première dame” en mini-jupe, qui reprend aujourd’hui, justement, la présidence d’une Fondation créée naguère par Claude Pompidou -Macron espère-t-il exorciser ce mal?


Première apparition

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