mercredi , 26 juin 2019
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Daech chassé de Syrie, une défaite territoriale uniquement symbolique

ÉTAT ISLAMIQUE – L’emprise territoriale de Daech en Syrie n’est plus. Les forces antijihadistes ont annoncé ce samedi 23 mars « la totale élimination du soi-disant califat et une défaite territoriale à 100% de l’EI ». La fin de l’État islamique en Syrie, vraiment?

En janvier, une alliance arabo-kurde soutenue par Washington avait annoncé que Daech avait été acculé dans un ultime réduit de l’Est syrien et que la fin du « califat » n’était que question de jours. Il en aura fallu finalement beaucoup plus puisque l’offensive a été lancé le 18 février et s’est terminée ce 23 mars.

Les derniers combattants étaient retranchés dans cette poche de moins d’un demi-kilomètre carré, à Baghouz, village de la province de Deir Ezzor:

AFP

daech

L’éradication de cette dernière poche de résistance de combattants jihadistes marque-t-elle pour autant la fin du terrorisme au Proche-Orient? Ce n’est pas le scénario le plus probable.

L’EI risque en effet d’actionner des cellules dormantes et des jihadistes sont présents dans certains points du vaste désert central de la Badiya, mettent en garde des experts. De plus, l’Irak n’en a pas fini avec les racines du réseau jihadiste.

« Ils risquent de revenir »

« C’est la fin de l’emprise sur un territoire habité (…) Mais les jihadistes sont au sud de l’Euphrate dans une zone désertique de plus d’un millier de kilomètres carré de déserts et des grottes, où ils sont libres d’agir comme ils veulent », prévenait en février sur franceinfo Wassim Nasr, journaliste à France 24 spécialiste des réseaux jihadistes.

« Il ne faut pas se leurrer: une fois que la pression militaire va baisser, ils risquent de revenir, ajoute le spécialiste. En février, on a ainsi compté plus de 200 attentats en Syrie dans les zones qui étaient normalement pacifiées, parce qu’ils ont réussi à instaurer un tissu de soutiens, comme ils l’ont fait en Irak après trois ans d’administration réelle de ce territoire ». D’autant que le chef de l’EI en Syrie, Abou Bakr al-Baghdadi, l’homme le plus recherché au monde, reste introuvable.

« À partir du moment où Daech est vaincu sur le plan militaire, ce groupe idéologiquement fanatique se mute. On va avoir affaire ces prochaines années à une guérilla, comme c’était le cas avant l’établissement de l’État califal », prédit de son côté sur RTL Frédéric Encel, maître de conférence à Sciences Po. Et lorsque les cadres de l’État islamique sont dispersés parmi la population civile, « ils sont plus dangereux pour nous autres à l’extérieur, parce qu’ils vont devoir démontrer qu’ils sont toujours très actifs, et qu’ils vont devoir frapper davantage sur le plan terroriste », ajoute-t-il.

« Ce n’est pas parce qu’on peut entrevoir la disparition territoriale de Daech qu’il y aura une disparition des attentats, estime pour sa part sur franceinfo Amélie M. Chelly, spécialiste des phénomènes de politisation de l’islam.

Des racines de l’EI poussent toujours en Irak

Comme en Syrie aujourd’hui, l’Irak a déclaré, il y a plus d’un an, la « victoire » sur le groupe État islamique. Pour autant, ses affidés continuent de tuer et de poser des bombes dans un pays où le terreau du jihadisme reste fertile.

Outre l’aspect militaire, le retour des 1,8 million d’Irakiens toujours déplacés, les centaines de procès « expéditifs », la misère sociale, les traumatismes créés par la succession de conflits et les profonds clivages entre communautés sont autant de fléaux qui ne seront pas réglés avant des années, préviennent les défenseurs des droits humains, qui redoutent que les radicaux recrutent parmi les laissés-pour-compte.

Défait militairement, le groupe ultra-radical qui s’était emparé en 2014 de près d’un tiers de l’Irak -et de vastes pans de la Syrie- ne tient plus aujourd’hui aucun territoire habité. Mais il n’a pas pour autant perdu son pouvoir de nuisance.

ASSOCIATED PRESS

Fallujah, dans la province d’Anbar à l’ouest de Baghdad, en juillet 2015.

« Tous les jours, il y a des opérations contre les cellules dormantes », affirme à l’AFP le général Najm al-Joubouri, commandant des opérations dans la province septentrionale de Ninive, dont fait partie Mossoul qui fut la « capitale » de l’EI en Irak. Au gré des affrontements et des fouilles depuis la reprise de Mossoul, les troupes ont arrêté « 2500 terroristes », indique le général Joubouri. Les forces irakiennes annoncent également régulièrement avoir tué des jihadistes dans des combats.

Mais elles perdent aussi des troupes dans des attaques. Dans la seule province de Kirkouk, au nord de Bagdad, les jihadistes « ont mené 55 attaques à la bombe contre la police et endommagé plusieurs fois des installations électriques », dit à l’AFP le général Saker Kawin, de la police fédérale.

Des jihadistes y ont également abattu ces six derniers mois une dizaine de chefs de village, selon des responsables locaux. Le long de la frontière, des combattants de l’EI, pris en étau entre forces irakiennes et syriennes, tentent régulièrement des incursions.

« La guerre n’est pas finie » pour la France

En décembre, Donald Trump avait annoncé le retrait des 2000 soldats américains stationnés en Syrie pour combattre l’EI, en affirmant que le groupe jihadiste avait été vaincu. Une décision qui risque de renforcer la présence de la Russie et de l’Iran, les deux grands alliés du régime syrien, a mis en garde la chancelière allemande Angela Merkel.

La décision américaine avait aussi surpris la France, alliée des États-Unis, qui mobilise 1200 militaires au profit de la coalition internationale antijihadistes dirigée par Washington.

En Syrie, « la guerre n’est pas finie », avait ainsi estimé mi-février le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. « Il y a deux guerres croisées. Il y a une guerre contre Daech qui n’est pas achevée, et ceux qui considèrent que Daech a été éradiqué se trompent. Et puis il y a une guerre civile interne, et parfois les deux guerres ont des liens », a-t-il ajouté.

Ne pas abandonner la Syrie après la victoire

Pour le chef de la diplomatie française, la France poursuivra « inlassablement » son engagement « en faveur d’un règlement politique de la crise syrienne », qui « suppose un processus électoral ». Car la bataille contre l’EI n’est qu’un des fronts de la guerre en Syrie qui a éclaté en 2011 après la répression par le régime de manifestations prodémocratie. Ce conflit s’est complexifié avec l’implication de groupes jihadistes et a fait plus de 360.000 morts en huit ans.

Les Kurdes syriens exhortent par ailleurs les Européens à ne pas les abandonner une fois l’État islamique vaincu et à contribuer à la création d’une force internationale dans le nord-est syrien face à la Turquie.

« Ces pays ont des engagements politiques et moraux » vis-à-vis des Kurdes qui en combattant l’EI ont contenu l’expansion de la menace terroriste vers l’Europe, a ainsi averti un haut responsable kurde syrien, Aldar Khalid, dans une interview à l’AFP: « s’ils ne tiennent pas (ces engagements), ils nous lâchent ».

À son apogée, l’EI avait attiré des milliers d’Européens, Américains et Asiatiques, parmi d’autres combattants étrangers, installés dans les régions conquises par l’organisation ultra-radicale dès 2014 en Syrie et en Irak.


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