mardi , 20 août 2019
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Dalida est morte guérie le 3 mai 1987

Pour en parler, on confronte souvent la star, dans sa splendeur et sa réussite, à la femme, esseulée, épuisée, sans enfant. Dalida est devenue l’archétype du destin brisé. Ce que l’on dit moins est le paradoxe dans lequel Iolanda Gigliotti a été plongée, les derniers mois de sa vie. Dans mon essai psychanalytique Dalida sur le divan, duquel sera prochainement adapté le spectacle Soleil de cendres, de Lionel Damei, j’insiste sur ce paradoxe monstrueux, qui enfla et créa en elle, ce que les psychologues appellent une dissonance cognitive. Il s’agit d’un sentiment profond de ne pas être à sa place, de perdre le fil d’une cohérence intime, souvent nécessaire pour se repérer, se sentir vivant. En dissonance avec lui-même, l’individu peut en venir à disparaître.

Janvier 1986: le plus grand cinéaste du Moyen Orient, Youssef Chahine, propose à Dalida le premier rôle dans son film Le sixième jour, tiré du roman d’Andrée Chédid. La chanteuse quitte ses habits de paillettes et les boîtes à fumée des émissions de Michel Drucker pour se saisir des habits de Saddika, une grand-mère égyptienne prête à tout pour sauver son enfant des griffes du choléra, dans le Caire des années 30. S’opère alors en elle une identification en terme psychanalytique. Iolanda donne son âme au rôle, en oubliant de se protéger, sans cette distance de sécurité d’ordinaire mise en place par les comédiens professionnels lorsqu’ils envisagent un personnage. Le tour de force est vampirisant, cannibalique, incontrôlable. Elle se jette dans ce rôle avec une folie passionnée plus qu’avec professionnalisme, dans un Tout ou rien radical. Comme au poker.

L’artiste réapprend l’arabe dix heures par jour, séjourne en Egypte trois longs mois, se partageant entre sa chambre d’hôtel et les plateaux de tournage. “Elle était seule, avec son habilleuse, dans un silence un peu trop long”, dira lui-même Chahine, sans se douter une seconde de la dépression dans laquelle son héroïne s’enfonce jour après jour, sans que personne ne puisse la sauver. En tant que psychanalyste, je reçois des patients dont la catastrophe psychique ne se voit pas facilement en surface. Ils sont “en pseudo”, donnent le change. A l’extérieur, tout semble presque normal. Il faut fissurer la cuirasse pour laisser s’échapper la part authentique et pouvoir la soigner, exactement comme on panse une plaie infectée par des années de silence, de mensonge à soi-même et aux autres.

À son retour à Paris, les critiques tombent à genoux devant celle que l’on compare désormais à Anna Magnani. Dalida est enfin reconnue comme une immense tragédienne. On la pressent au théâtre avec Marcello Mastroianni, dans un nouveau film pour la télévision. Elle fait la Une des Cahiers du Cinéma, une émission entière lui est consacrée sur France Culture… Quelques mois auparavant, il était impossible d’imaginer un tel enthousiasme pour celles qui n’inspiraient que mépris à la plupart des cinéastes. Dalida, ses play-back, ses coiffures excessivement choucroutées, ses chansons vues comme indigentes par l’intelligentsia, faisaient partie de ces caricatures du monde du spectacle, pathétiques, creuses, épuisées à force de faire semblant.

Pourtant, quinze ans auparavant, elle avait défendu des chansons à textes plus graves, telles Avec le temps de Léo Ferré (bien avant qu’elle soit reprise par tout le monde) ou Une vie de Michel Legrand, s’était battue pour gagner ses galons d’interprète exigeante, loin des Bambino, Bambino des années 50. La presse avait même titré “La Callas de la variété” à son sujet. François Mitterrand s’était laissé fasciner par le personnage-oxymore de Dalida, dont la longue chevelure blonde et la robe de madone laissaient transparaître une fragilité souveraine. Mais il n’était pas le seul! Moretti l’avait peinte, Maurice Béjart lui vouait une passion dithyrambique, Dali lui avait écrit “Dali aime Dalida”, transporté par son aura hiéroglyphique.   

Janvier 1987. Après Le sixième jour, Dalida a rejoint les plateaux de télévision pour parler du film. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, avec son béret rouge et sa silhouette malingre. Elle semble si petite, comme amputée de sa puissance. Le filet de voix, faible, presque éraillé, n’a plus rien à voir avec sa présence solaire, trente ans durant, en France et à l’étranger, au fil d’une carrière sans cesse remise en jeu. Quand elle évoque un projet de comédie musicale, elle n’y croit pas elle-même tant elle n’est même plus capable de sauvegarder les apparences.

Quelques mois auparavant, elle a encore enregistré une chanson d’été, Mamma Caraïbo, passée inaperçue, dont le refrain rappelle vaguement les rengaines de La Compagnie Créole. Le contraste avec Le sixième jour est vertigineux. A la télévision, elle en vient même à oublier son micro, voire à le faire tomber, alors qu’elle accomplit une énième chorégraphie exotique, sans l’élan d’autrefois, avec une tristesse infinie dans ses yeux blessés, dont le strabisme s’amplifie. Si la dernière intervention chirurgicale paraît avoir réussi, cela n’est pas suffisant pour gommer la mélancolie qui envahit Dalida.

Depuis Mourir sur scène, en 1983, ses chansons semblent être des redites. N’était-ce pas Dalida elle-même qui affirmait finalement chanter toujours la même chose à Jacques Chancel, au cours d’un Radioscopie mémorable ? Encore et toujours, elle évoquait son besoin de se renouveler, en apprenant à danser, à jouer la comédie. Mais après une prouesse telle Le sixième jour, comment encore se dépasser? La chanson Et maintenant, que vais-je faire? de Gilbert Bécaud, reprise par Dalida en italien, correspondait parfaitement à son état d’esprit du moment.

En 1987, son entourage professionnel, pour la sauver de son effondrement désormais inéluctable, lui propose un nouveau disque avec deux titres, La magie des mots et La leçon de séduction. Mais cette magie, ce fluide séducteur, elle ne l’a précisément plus en elle! À son insu, au contraire de l’aider, ses proches creusent son paradoxe intérieur. Il faut dire qu’Orlando, son frère, a été indispensable pour elle. Sa chanson préférée reste Gondolier et ce n’est pas un hasard. Il a été le gondolier de sa sœur chérie, lui a permis de vivre intensément sa vie hors-norme, en prenant en main sa carrière, jusqu’au bout. Mais au milieu de ces années 1980, quelque chose lâche chez lui aussi. Il ne parvient plus, comme avant, à la maintenir au sommet des ventes de disques. La magie Dalida s’étiole car l’artiste persiste dans un répertoire qui ne lui correspond plus.

Elle prépare une tournée d’été avec Frédéric François et est prête pour incarner les plus grands rôles tragiques au cinéma. Cherchez l’erreur.

Les deux derniers titres, Dalida ne les chantera jamais. Elle n’a plus qu’à poser sa voix dessus pourtant, en ce 4 mai 1987. Les bandes attendent en studio. Les artistes plasticiens Pierre et Gilles s’apprêtent à la photographier pour créer la pochette de l’album. Mais l’avant-veille au soir, Dalida a choisi de rejoindre les chemins de la liberté, lesquels mènent pour elle à la mort, et à la mort seulement.  

Le jour où je m’en irai, je le ferai à ma manière”, disait-elle en 1980.

L’invocation faisait alors, pour ainsi dire, partie du show, au même titre que les plumes et les paillettes. Sept années plus tard, Le sixième jour tourné, la petite fille qui louchait des faubourgs du Caire tint promesse.

Dernier paradoxe, son ultime message, qui ne fut pas un éloge du suicide mais un constat amer, adressé à Dieu, à son public, à son frère ou aux trois à la fois: La vie m’est insupportable. Pardonnez-moi.


Première apparition

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