jeudi , 20 juin 2019
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De grands explorateurs réagissent au film « Arctic »

CINÉMA – « Arctic » est ce qu’on appelle un « survival movie ». Mads Mikkelsen y incarne un homme perdu au beau milieu des montagnes polaires après le crash de son avion qui s’efforce de rester en vie. Alors qui de mieux que de vrais experts de la survie en milieu hostile pour commenter ce film?

Lors d’une avant-première du film « Arctic », en salle ce 6 février, le magazine Outdoor Go avait réuni les explorateurs Matthieu Tordeur, tout juste rentré d’une expédition de 51 jours au pôle Sud en solitaire sans assistance et en autonomie totale, Laurence de la Ferrière, qui a traversé en solitaire le Groenland et l’Antarctique, et Jean-Louis Etienne, premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire en 1986. L’occasion de recueillir les impressions de ces grands explorateurs français et de découvrir que les scènes les plus réalistes du film ne sont pas forcément celles qu’on croit.

« C’est surtout le son, le bruit du vent et du piolet sur la glace qui m’ont replongé immédiatement en Antarctique », réagit d’entrée Matthieu Tordeur rejoint par Laurence de La Ferrière. « J’ai retrouvé des sensations incroyables liées à l’immensité et à la violence des éléments », reconnaît-elle. Il faut dire que le réalisateur Joe Penna n’a pas voulu tricher sur le décor: « Arctic » a été tourné dans la toundra islandaise en plein hiver, dans des situations climatiques extrêmes. Le vent, les tempêtes de neige, les pluies glaciales et les routes fermées ont d’ailleurs perturbé à plusieurs reprises le tournage, qui s’est finalement terminé avec onze jours de retard.

Comment survivre en solitaire

« Ce qui a aussi résonné en moi, ce sont les capacités de l’être humain à trouver des solutions quoi qu’il arrive, à ne jamais lâcher prise », poursuit l’alpiniste de 61 ans. Dès les premières images de ce huis clos minimaliste, on découvre ainsi le quotidien d’Overgard, le personnage joué par Mads Mikkelsen: chaque jour, il respecte scrupuleusement la même routine rythmée par les « bip » de sa montre, entre tentative d’envoi de messages de détresse, pêche à l’omble à travers la glace et nuit dans la carlingue de son avion.

« Pendant mon expédition, je me suis étonné d’être aussi militaire dans ma façon de procéder », raconte Matthieu Tordeur, plus jeune membre de la Société des explorateurs français à 27 ans. « J’avais découpé toutes mes journées en bloc: je commençais à 7h30, je faisais une heure de ski, je m’arrêtais 5 minutes pour manger et boire un peu, et ainsi de suite jusqu’au déjeuner où je m’arrêtais pendant 30 min, pas une de plus. Et je reprenais le même roulement. J’ai fait ça pendant 50 jours d’affilé et cette mécanique m’a aidé à tenir. »

Mais le matériel de bric et de broc de Mads Mikkelsen, récolté dans les débris de son avion et dans ceux d’un hélicoptère qui s’écrase non loin laissant une survivante à l’agonie, permet-il vraiment de survivre en autonomie ? Les trois explorateurs avouent être très rigoureux au moment de réunir leur matériel avant une expédition, pourtant il faut parfois savoir faire face à des imprévus. « J’ai été capable de réparer des fixations complètement détruites avec des bouts de corde de la tente ou de réparer mes chaussettes avec des morceaux du sac qui contenait mes batteries au lithium », raconte Laurence de La Ferrière.

La menace des ours polaires

Là où la survie du héros de « Arctic » semble peu probable par contre, c’est du côté de la nourriture. « Il est costaud le gars, parce qu’on le voit pas manger beaucoup et pourtant il tire un traîneau… Mais bon, c’est du cinéma! », plaisante Jean-Louis Étienne. Pour supporter les températures glaciales et avancer dans la neige en tirant un traîneau d’équipement de plus de 100 kilos (115 exactement pour Matthieu Tordeur), il faut ingurgiter des calories. Et bien plus que les quelques sashimis d’omble et de saumon qu’avale Mads Mikkelsen. « J’avais emmené 6500 calories par jour, je mangeais très gras, une plaquette de 100 gr de beurre par jour, des nourritures énergétiques, etc. », énumère Matthieu Tordeur. Idem pour Laurence de La Ferrière qui s’alimentait essentiellement de saumon lyophilisé et de cubes de graisse.

Impossible enfin de ne pas évoquer avec eux l’une des rares scènes d’action du film où un ours polaire repère Mads Mikkelsen dans une cavité de neige et menace dangereusement de s’attaquer à lui. « Cette scène est complètement crédible », réagit Laurence de La Ferrière. Si Jean-Louis Étienne avoue avoir été pétrifié après avoir découvert des traces d’ours autour de sa tente, l’exploratrice a elle déjà vécu une expérience similaire à celle du film. « Lorsque j’étais partie m’entraîner au Spitzberg, une île de Norvège, on a passé une nuit dans une cabane et on savait qu’il y avait des ours pas loin. Tout d’un coup, l’un d’eux a cassé la vitre et s’est encastré jusqu’aux épaules », raconte-t-elle.

Alors si bien sûr la survie de Mads Mikkelsen serait loin d’être assurée dans la vraie vie, le film « Arctic » a le mérite de donner un aperçu assez juste des éléments climatiques hostiles auxquels les explorateurs sont confrontés et du désir de vie profond dont ils font preuve dans les pires moments de leurs expéditions.


Première apparition

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