jeudi , 20 juin 2019
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Découverte du moteur cérébral de l’addiction

Cocaïne, héroïne, mais aussi tabac, alcool ou jeu: tous agissent sur le circuit cérébral de la récompense. Ils créent une sensation de plaisir que l’on cherche alors à renouveler, quelles qu’en soient les conséquences néfastes. C’est de cette manière que naît l’addiction. Mais que se passe-t-il précisément dans notre cerveau quand on consomme la substance en question? Depuis plusieurs années, Christian Lüscher, professeur de neurosciences à l’Université de Genève (UNIGE), s’intéresse à ces questions. Il avait déjà montré que des substances psychostimulantes, comme la cocaïne, agissent en augmentant la concentration d’un neurotransmetteur, la dopamine, dans le système de récompense. Il vient de révéler que les opiacés, parmi lesquels figure l’héroïne, agissent de la même façon. C’est d’autant plus intéressant que ces substances induisent des addictions particulièrement rapides et puissantes. «Aux États-Unis, rappelle le professeur de l’UNIGE, la consommation d’opiacés a fait 80’000 morts en 2017 – plus que la guerre du Vietnam!». Une épidémie de toxicomanie dont certains craignent l’arrivée en Europe.

Le rôle clé de la dopamine

Pour décrypter les mécanismes cérébraux qui sont à la base de l’addiction à l’héroïne, Christian Lüscher et son équipe ont utilisé des souris transgéniques. À l’aide de capteurs fluorescents, qui font apparaître en vert les neurones cibles de la dopamine, ils ont pu «visualiser ce neurotransmetteur et mesurer ses concentrations» dans le noyau accumbens (directement impliqué dans le comportement de la récompense). Moins d’une minute après avoir injecté de l’héroïne aux souris, ils ont constaté une forte hausse du taux de dopamine dans leur cerveau. «Cette augmentation est plus importante que lorsqu’on donne aux souris une récompense naturelle, quelques gouttes de liquide sucré par exemple. En outre, elle dure plus longtemps», précise le professeur de neurosciences. Les chercheurs ont ensuite enregistré l’activité des neurones dopaminergiques et observé qu’elle augmentait après une administration répétée d’héroïne. C’est bien la libération de dopamine qui induit l’accoutumance.

Pour Christian Lüscher, ce n’était toutefois «pas encore la preuve que la dopamine était la cause de ce comportement». Remettant l’ouvrage sur le métier, les chercheurs ont donc utilisé les outils de l’optogénétique (qui, comme son nom l’indique, associe optique et génétique) pour «manipuler les cellules cérébrales dans le circuit de la récompense» et mimer ainsi l’action de l’héroïne. Et cela a suffi à changer les agissements des souris. Alors qu’habituellement, quand on leur en donne l’occasion, elles se précipitent sur le levier qui leur permet de s’auto-injecter de l’héroïne, elles s’en sont soudain désintéressées. Un résultat d’autant plus remarquable, selon le professeur genevois, que l’héroïne «va partout dans le cerveau et modifie donc l’activité de nombreux circuits de neurones. Or, en intervenant sur un seul d’entre eux, nous avons pu bloquer le début d’un comportement addictif. C’est donc bien là que tout se joue».

Des pistes thérapeutiques

La dopamine est donc bien le moteur de l’addiction, non seulement aux neurostimulants, mais aussi aux opiacés – ce dont de nombreux neuroscientifiques doutaient jusqu’ici. «Puisque l’on dispose maintenant d’un modèle expliquant le mécanisme de toutes les addictions, on peut envisager de manière rationnelle des pistes pour lutter contre ce comportement face auquel on est démuni», souligne Christophe Lüscher.

Dans un premier temps, on pourra «réexaminer les effets des traitements de substitution utilisant la méthadone. Si ceux-ci réussissent réellement à normaliser le circuit neuronal, cela apportera un argument fort en leur faveur».

Plus tard, on pourrait tenter d’intervenir directement sur les cellules de ce circuit, notamment à l’aide de la stimulation cérébrale profonde (qui active des neurones à l’aide d’électrodes). On pourrait aussi songer à mettre au point de nouveaux antidouleurs (lire encadré). Reste qu’on est encore loin de la mise en pratique clinique de toutes ces idées. «On sait maintenant ce qu’il faut faire, conclut Christophe Lüscher, mais pas encore comment le faire chez les humains».

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Paru dans Planète Santé magazine N° 34 – Juin 2019


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