jeudi , 20 juin 2019
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Européennes: le vote utile va-t-il bénéficier au Rassemblement national?

 

POLITIQUE – Depuis le “traumatisme” de l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle de 2002, le vote utile rythme inlassablement les campagnes électorales françaises. Longtemps brandi par la gauche comme par la droite pour empêcher l’extrême droite d’accéder au pouvoir ou de s’imposer en tête d’un scrutin, ce vote stratège consistant à voter pour la liste de barrage la mieux placée pourrait, pour la première fois, bénéficier au Rassemblement national de Marine Le Pen sur le dos d’Emmanuel Macron. 

Au coude à coude dans les sondages avec la liste LREM menée par Nathalie Loiseau, la députée du Pas-de-Calais mène en effet une campagne intense pour imposer sa propre liste comme le seul rempart en capacité de battre le président de la République dans les urnes le 26 mai prochain.

Ces élections sont les dernières élections nationales avant des années, les prochaines seront locales. C’est la dernière sortie avant l’autoroute! Un jour, un tour: le 26 mai. Un seul voteutile: le Rassemblement national”, a-t-elle appelé le 7 mai dernier dans les Ardennes, n’hésitant pas ensuite à brandir le vote RN comme ”la certitude de faire tomber le gouvernement et de stopper Emmanuel Macron, l’Europe de Macron, la politique de Macron, les méthodes de Macron”.

Souverainisme, gilets jaunes, “vote anti-Macron”

La stratégie est limpide pour la cheffe de file de l’extrême droite: rebondir sur le double ressort de l’impopularité du chef de l’État dans le pays et du rejet de l’Union européenne qu’il défend.

Une stratégie qui commence à porter ses fruits, notamment dans l’électorat souverainiste, pourtant soumis à une offre politique prolifique. “L’émiettement que l’on constate partout y existe aussi, avec l’UPR de François Asselineau ou les Patriotes de Florian Philippot qui ont un temps culminé à 3% d’intentions de vote”, relève le politologue et directeur général adjoint de l’Ifop Frédéric Dabi. Et pourtant, “alors même que ces listes souverainistes auraient pu grignoter des voix au RN, leurs intentions de vote régressent dans la dernière ligne droite”. Au profit d’un Rassemblement national qui fait désormais la course en tête autour de son socle record des 24% du précédent scrutin européen.

Ce réflexe de vote utile anti-Macron touchera-t-il les électeurs souverainistes de Jean-Luc Mélenchon? Quoiqu’isolé, le récent ralliement de l’élu régional LFI Andréa Kotarac, soigneusement mis en scène par le RN, est tombé à pic pour installer ce storytelling. Ce vendredi, une étude Odoxa Dentsu consulting pour Le Figaro et franceinfo montrait une évolution sensible de l’image du RN aux yeux des sympathisants LFI. 56% des Insoumis pensent que le RN doit être considéré comme un parti comme les autres et 36% d’entre eux ont une “bonne opinion du RN”. Des scores en très forte progression et qui peuvent s’expliquer par la stratégie commune de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen d’ériger ce scrutin européen en “référendum anti-Macron”.

À un vote utile europhobe, Marine Le Pen veut en effet associer un vote sanction contre le chef de l’État en ciblant notamment la colère des gilets jaunes, dont les principales têtes d’affiche appellent elles aussi à la mobilisation anti-Macron sans forcément désigner le RN comme le vote utile.“J’appelle au vote, j’appelle surtout pas à l’abstention, l’abstention c’est  voter Macron, ça rime, aussi bien pour le vote blanc, on évite, et surtout je m’inscris dans un vote anti-Macron”, a insisté Jérôme Rodrigues, sans être plus précis sur le bulletin que lui-même glissera dans l’urne.

Le “vote anti-Macron”, cela tombe bien, c’est précisément le nouveau slogan (qui a récemment supplanté le #Onarrive) des tracts que le Rassemblement national entend distribuer par millions jusqu’au 26 mai. 

Macron et le “vote utile” à double tranchant

Marine Le Pen n’est toutefois pas la seule cheffe de file à pouvoir espérer bénéficier du vote stratège des électeurs. “RN et LREM affichent un objectif identique: arriver en tête. Marine Le Pen et Emmanuel Macron déploient la même stratégie: remobiliser leur électorat du premier tour de l’élection présidentielle”, constate Frédéric Dabi de l’Ifop. 

Engagé de plain-pied dans la campagne européenne, Emmanuel Macron a lui-même fait le choix de polariser l’enjeu du scrutin autour de son duel avec Marine Le Pen. Pour ce faire, le chef de l’État a endossé le clivage progressistes-nationalistes promu par Marine Le Pen elle-même (elle parle plus volontiers de mondialistes contre nationaux) pour s’ériger en vote rempart à l’extrême droite auprès de l’électorat de centre-gauche et du centre-droit. La stratégie a en partie fonctionné, comme en témoigne l’incapacité de l’UDI, jadis une force qui comptait sur la scène européenne, à marquer des points sur le créneau libéral et fédéraliste. Mais elle comporte des risques.

“L’implication personnelle d’un président dans un scrutin intermédiaire n’a rien d’inédit. Mais ce faisant, il s’expose: tout en remobilisant son propre électorat, la présence d’Emmanuel Macron peut remobiliser l’électorat RN et anti-Macron”, analyse Frédéric Dabi.

Face à une campagne qui patine, l’équipe de campagne LREM a redoublé d’efforts pour afficher des soutiens marqués à gauche: Pascal Canfin et Daniel Cohn-Bendit pour siphonner le vote écologiste, l’ex-ministre de la Justice Elizabeth Guigou et potentiellement Ségolène Royal du côté du Parti socialiste.

Mais le principal réservoir de voix pour les Marcheurs reste du côté des Républicains, où la tête de liste François-Xavier Bellamy plafonne à 14% d’intentions de vote. D’où l’offensive du premier ministre Édouard Philippe contre ce qu’il appelle “la droite Trocadéro” pour tenter de séduire l’électorat progressiste LR.

Côté ralliement, Jean-Pierre Raffarin a franchi le pas. Toujours officiellement encarté LR, ce dernier a apporté son soutien à la liste “Renaissance” au nom du vote utile. Car, selon l’ancien Premier ministre, voter pour la liste conduite par Nathalie Loiseau, “c’est voter pour la France”.


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